La crise de la dette en Afrique : pourquoi la réforme structurelle ne peut plus attendre

Entretien

La crise de la dette persiste dans de nombreux pays africains. Dans l'entretien qui suit, l'économiste Jason Braganza met en lumière des inégalités structurelles non résolues, l'aggravation du surendettement, et critique l'approche du G7. Il appelle à une réforme d'ensemble de l'architecture financière mondiale et à une restructuration de la dette.

Illustration article dette 10072026
Teaser Image Caption
France : le Premier ministre Mark Carney s'entretient avec le Secrétaire général de l'OCDE, Mathias Cormann (au centre), et le Président du Kenya, William Ruto, en marge d'une session de travail du G7, lors du sommet du G7 à Évian-les-Bains, France, le mercredi 17 juin 2026.

Au cours des dix-huit derniers mois, le débat sur la dette sur la scène internationale, en particulier concernant les pays africains, s'est fait de plus en plus discret. La 4e Conférence internationale sur le financement du développement (FfD4) s'est tenue à Séville, et l'Afrique du Sud a soulevé la question dans le cadre de sa présidence du G20. Pourtant, aucune réponse mondiale ne s'est véritablement concrétisée. Pourquoi ? Quelle est la situation actuelle en matière de dette publique sur le continent ?

Merci pour votre question. C'est une perspective intéressante. Au contraire, j'ai le sentiment que le débat sur la dette a continué de gagner en dynamique depuis Séville.

La situation de la dette en Afrique est alarmante. Trois pays africains sont en défaut de paiement et s'efforcent encore de finaliser la restructuration de leur dette dans le cadre du Cadre commun du G20 : il s'agit de l'Éthiopie, du Ghana et de la Zambie. La Zambie n'a toujours pas abouti, quatre ans après son entrée dans le Cadre commun. Par ailleurs, en Afrique, 24 pays sont classés comme étant en situation de surendettement et à haut risque de surendettement global. Les pays africains doivent 707,9 milliards de dollars US à des créanciers extérieurs en 2024 ; les pays africains consacreront 84,4 milliards de dollars US au service de leur dette extérieure en 2024 ; la dette extérieure des pays africains équivaut à 26,6 % de leur PIB combiné en 2024. Face à de telles statistiques, il est impossible d'ignorer la crise de la dette qui frappe l'Afrique et ses populations. Il est urgent et nécessaire que cette question demeure au premier plan de tout débat sur le financement du développement.

Le Compromis de Séville (Sevilla Compromiso), conjointement avec la Déclaration de Lomé issue de la Conférence de l'Union africaine sur la dette, tous deux adoptés en 2025, ont posé les fondations pour affronter la crise de la dette en Afrique. Le Compromis de Séville traite des questions relatives à l'architecture financière dans ses paragraphes 47 à 51 et 54, y compris le Cadre commun du G20, largement reconnu comme inefficace. Le libellé consacré à la dette dans le Compromis sera, selon moi, au cœur du financement du développement à l'avenir. Au niveau de l'Union africaine, la Déclaration de Lomé propose une analyse approfondie de la crise de la dette en Afrique et une évaluation globale d'une architecture défaillante qui perpétue la dépendance à la dette et la crise sur le continent. Elle formule un ensemble de propositions et de recommandations pour réformer l'architecture de la dette afin de la rendre adaptée à sa finalité et d'aller au-delà du Club de Paris et du Cadre commun, en appelant notamment à une convention-cadre des Nations unies sur la dette souveraine, à la suspension du service de la dette, à l'introduction de clauses de pause de la dette et à la coordination des emprunteurs, pour ne citer que quelques propositions.

Jason Rosario Braganza

Jason Rosario Braganza est un économiste panafricain et l'incubateur du Fikra Collective, une plateforme de réflexion panafricaine, interdisciplinaire et à multiples facettes, conçue pour pérenniser la transformation de l'Afrique. C'est un défenseur de la société civile qui possède plus de quinze ans d'expérience dans le soutien au plaidoyer de haut niveau et l'analyse des politiques publiques en matière de finances publiques, de justice de la dette, de fiscalité et de flux financiers illicites (FFI), à travers l'Afrique. Jason a conduit les organisations de la société civile africaines dans leur appel à une Position africaine commune sur la dette et à l'établissement d'un processus intergouvernemental en vue d'une convention-cadre des Nations unies sur la dette souveraine. Ses travaux portent sur le financement du développement, la politique commerciale et industrielle, ainsi que sur la pauvreté et les inégalités.

Après Séville, lors des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale de cette année, 2026, le lancement de la Plateforme des emprunteurs — une demande directe issue du Compromis de Séville — témoigne du fait que le débat sur la dette demeure au centre des discussions. La Plateforme des emprunteurs, placée sous l'égide de la CNUCED, traduit la volonté des pays emprunteurs de se situer au cœur de la résolution de leur propre crise de la dette, de manière cohérente et coordonnée. Elle est également conforme au libellé de la Déclaration de Lomé adoptée par l'Union africaine lors de sa Conférence panafricaine sur la dette de mai 2025 à Lomé, au Togo. De même, en février 2026, lors du Sommet des chefs d'État de l'Union africaine, les États membres ont adopté la Position africaine commune sur la dette, qui vise à renforcer l'approche collective de l'Afrique en matière de soutenabilité de la dette, de restructuration de la dette et de financement durable.

Dans ma première question, je n'ai pas mentionné le récent Sommet du G7 qui s'est tenu à Évian, en France. Pensez-vous que la « Déclaration des dirigeants sur des partenariats internationaux mutuellement bénéfiques » qui y a été adoptée constitue un point de départ pour relancer le débat sur la crise de la dette du point de vue des pays africains ?

La Déclaration d'Évian est dans une large mesure cohérente avec les déclarations des précédents sommets du G7. Il y a une constance à reconnaître les défis qui touchent aussi bien les pays développés que les pays en développement, mais moins à proposer des solutions qui, collectivement, rendraient le monde meilleur. Sur les questions cruciales de la paix et de la sécurité, ainsi que des minerais critiques, la déclaration est claire quant à la nécessité de recourir à des partenariats internationaux mutuellement bénéfiques pour faire avancer les intérêts des membres du G7. L'histoire est une bonne leçon pour démontrer l'approche déséquilibrée de ce qui est censé être des partenariats mutuellement bénéfiques. Nous l'avons constaté très explicitement dans les politiques de certains membres du G7, par exemple : les frontières sont fermées — visa Bonds1 ; augmentation des frais de visa ; délivrance de visas fortement restreinte d'un côté, alors que des frontières quasi ouvertes sont offertes de l'autre ; le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) — une politique protectionniste industrielle qui verrouille le plus grand marché unique pour l'Afrique ; la sécurité et la manipulation — l'instrumentalisation des dirigeants africains pour saper la cohérence et la coordination africaines ; les droits de douane — un mépris arbitraire du multilatéralisme. Ce ne sont pas là des actions qui viendraient soutenir la notion de partenariat international mutuellement bénéfique mise en avant dans la Déclaration d'Évian.

L'aspect peut-être le plus divergent de la déclaration est celui de la crise de la dette qui affecte les pays en développement à travers le monde, et pas seulement l'Afrique. L'appel persistant à réformer le Cadre commun du G20, malgré le Secrétaire général des Nations unies et la Directrice générale du FMI qui le critiquent pour son caractère frustrant et son inefficacité à assurer une restructuration de la dette rapide et efficace. La Position africaine commune sur la dette et la Déclaration de Lomé formulent la même critique, tout comme les trois pays — l'Éthiopie, le Ghana et la Zambie — qui sont engagés dans le processus du Cadre commun du G20 ou en sont sortis. Cet écart est d'autant plus marqué au regard des progrès observés dans la mise en œuvre des engagements de Séville, comme le lancement de la Plateforme des emprunteurs. En outre, au-delà du fardeau de la dette qui pèse sur de nombreux pays africains, la déclaration reste muette sur les flux inverses de l'Afrique vers de nombreux pays du G7, sous la forme de flux financiers illicites, d'une aide publique au développement en déclin, de financements mixtes, du service de la dette et d'instruments de dette. Tous ces éléments contribuent au fardeau perpétuel de la dette et au rétrécissement de l'espace budgétaire des pays africains.

L'histoire est une bonne leçon pour démontrer l'approche déséquilibrée de ce qui est censé être des partenariats mutuellement bénéfiques. Nous l'avons constaté très explicitement dans les politiques de certains membres du G7.

Le G7 œuvre dans son propre intérêt, non dans celui de l'Afrique ni dans celui d'autres régions du monde. Nous l'avons vu en Palestine, en Iran, en Ukraine, au Venezuela, au Soudan, pour n'en citer que quelques-uns. La paix et la stabilité, conjuguées à une finance « innovante » ou à la coopération internationale, ne visent qu'à maintenir les structures de pouvoir et de gouvernance en place. On peut porter au crédit de la déclaration sa cohérence avec les déclarations des sommets précédents, mais dans les faits, elle est un peu éloignée des réalités vécues par les pays africains et leurs populations.

De nombreux gouvernements africains font valoir que l'architecture financière internationale actuelle leur impose des coûts d'emprunt plus élevés et un espace budgétaire limité pour la santé, l'éducation et l'adaptation au changement climatique. La déclaration reconnaît-elle suffisamment ces inégalités structurelles, ou met-elle trop l'accent sur les réformes internes sans s'attaquer aux obstacles systémiques auxquels les économies africaines sont confrontées ?

La déclaration ignore en réalité à la fois l'effet d'éviction du service de la dette sur le financement de la santé, de l'éducation et de l'adaptation au changement climatique, et les problèmes systémiques qui créent ces inégalités structurelles. Selon le rapport de l'UNICEF La Situation des enfants dans le monde 2025, toute une génération d'enfants voit désormais son avenir compromis, tandis que les pays peinent à assurer le service d'une dette contractée avant même la naissance de ces enfants. Ce rapport, conjointement avec le rapport de la CNUCED Un monde de dettes 2025, indique que 45 des pays en développement du monde consacrent désormais davantage au paiement des intérêts qu'à la santé, et 22 davantage au paiement des intérêts qu'à l'éducation. Cela crée un cercle vicieux, en particulier en Afrique : ne pas investir dans les enfants affaiblit les économies et réduit encore la capacité des pays à rembourser leur dette. À travers l'Afrique, la dépense par habitant consacrée au paiement des intérêts (70 dollars US) dépasse déjà la dépense de santé (44 dollars US) ou d'éducation (63 dollars US).

Trois pays sont déjà en défaut de paiement : l'Éthiopie depuis 2023, le Ghana depuis 2022 et la Zambie depuis 2020. Dans le même temps, le Kenya consacre 80 % de ses recettes fiscales au service de la dette, et l'Ouganda 46 % de ses recettes fiscales au service de la dette, ce qui illustre la manière dont les problèmes systémiques évoqués à la question 2 se traduisent en inégalités structurelles au niveau national. L'étouffement de l'espace politique et budgétaire sape l'argument en faveur des réformes internes. Les seules réformes internes actuellement mises en avant sont des politiques fiscales régressives, dans le but de suivre le rythme des remboursements du service de la dette.

Une dimension importante de cette situation tient aussi à la manière dont le problème est diagnostiqué. Certains avancent l'idée que la crise de la dette relève d'un problème de liquidité ou d'un resserrement du crédit, c'est-à-dire que les pays ne disposent pas de suffisamment de liquidités et ne peuvent accéder au crédit en raison de conditions défavorables. D'autres estiment qu'il s'agit d'un problème de solvabilité, c'est-à-dire d'une incapacité à rembourser la dette. Dans les deux cas, il existe des contraintes systémiques et structurelles. Dans le premier, les biais et les dégradations des notations de crédit renchérissent la dette ; dans le second, les politiques fiscales régressives se banalisent pour tenir le rythme des remboursements. La déclaration reste muette sur le second cas, considérant qu'il s'agit d'un problème de liquidité. Or, la situation de l'Afrique, à la lumière des données actuelles, relève d'un problème de solvabilité : aucun apport de crédit ne fera disparaître le fardeau de la dette actuellement subi.

En vue de la mise en œuvre de cette déclaration, quel engagement politique le G7 devrait-il, selon vous, privilégier avant tout s'il veut réellement aider les pays africains à échapper aux crises de la dette récurrentes et soutenir leur souveraineté économique à long terme ? Quel rôle le gouvernement allemand peut-il et doit-il jouer à cet égard, sachant qu'il ne figure pas parmi les principaux créanciers ?

Permettez-moi d'introduire ma réponse ainsi : l'Allemagne a bénéficié d'une annulation de dette au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, afin de reconstruire rapidement son économie, d'éviter une répétition de l'instabilité économique consécutive à la Première Guerre mondiale, et d'établir un solide rempart capitaliste face à l'Union soviétique durant la Guerre froide. Aussi existe-t-il, à mon sens, un impératif moral pour l'Allemagne à soutenir l'annulation de la dette et la réforme de l'architecture mondiale de la dette.

Je pense que la déclaration relève davantage d'une prise de position politique visant à comprendre l'état du monde tel qu'il est et la manière dont les conditions dominantes affectent aussi bien les pays en développement que les pays développés, quoique de façons différentes. Si elle appelle à un partenariat international mutuellement bénéfique, les détails de ce que cela signifie concrètement font défaut ; ce n'est donc pas, à mon avis, une déclaration qui atteint le seuil requis pour une mise en œuvre. Elle ne contient aucune proposition concrète à mettre en œuvre, mais plutôt des déclarations d'intention en faveur du développement de partenariats.

L'Allemagne a bénéficié d'une annulation de dette au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, afin de reconstruire rapidement son économie.

Je préférerais plutôt voir des membres du G7, comme l'Allemagne, revenir au Compromis de Séville et soutenir de manière pragmatique les propositions progressistes qui y ont été convenues, comme moyen de forger un nouvel ordre pour l'agenda du financement du développement en faveur de l'Afrique et des pays en développement. Par exemple, soutenir une initiative de suspension du service de la dette sans intérêts pendant la restructuration pourrait inciter les pays africains à s'y engager. Au regard du changement climatique, des conflits et des chocs économiques, il faudrait envisager d'introduire des clauses de pause de la dette comme nouveau mécanisme destiné à soutenir les programmes de relance et à protéger les citoyens durant les périodes de crise. Il faudrait soutenir la réforme de l'architecture mondiale de la dette au-delà de l'approche à trois piliers du FMI et de la Banque mondiale, et collaborer avec les pays en développement pour établir une convention-cadre des Nations unies sur la dette souveraine, à l'image de celle sur la fiscalité. Le gouvernement allemand devrait adopter une législation offrant aux pays débiteurs une protection contre les détenteurs d'obligations et les fonds vautours. C'est une voie déjà explorée aux États-Unis (État de New York) et au Royaume-Uni.

Et existe-t-il, parmi les approches actuellement adoptées par les pays africains pour s'attaquer à la dette, des initiatives que vous suivez de près, susceptibles d'offrir des manières alternatives de traiter la question de la dette ou d'autres perspectives sur celle-ci ?

Oui, un certain nombre d'évolutions en cours sur le continent méritent d'être soulignées. La première et la plus importante, sur le plan des politiques, est la mise en œuvre, l'appropriation nationale et la vulgarisation de la Position africaine commune sur la dette. C'est un moment décisif pour que les pays africains s'unissent derrière cette Position et s'en servent comme base pour élaborer des analyses cohérentes et des stratégies de négociation. La deuxième est la promotion de mécanismes coordonnés de collecte de données et de statistiques : le déploiement du Mécanisme africain de suivi de la dette, susceptible d'améliorer la collecte de données et la transparence de la dette à travers le continent. Au niveau national, en tirant les leçons de l'effet d'éviction des processus actuels de restructuration de la dette, il s'agit d'envisager de légiférer sur des seuils applicables aux ratios du service de la dette rapporté aux recettes fiscales, et de légiférer pour cantonner les allocations à la protection sociale. Ces deux mesures protégeront à la fois l'espace politique et l'espace budgétaire, aujourd'hui fortement contraints.

Une bombe à retardement qui couve sous la surface en Afrique est l'endettement intérieur. La dette intérieure suit une trajectoire ascendante, à mesure que la dette commerciale internationale devient moins accessible ; dans le même temps, cette même dette intérieure devient plus coûteuse et évince le financement domestique destiné aux entreprises locales. Cela fera peser à la fois un fardeau de dette intérieure risqué sur les marchés financiers, et réduira le développement économique et la croissance des entreprises locales ainsi que la mobilisation des recettes fiscales.

Dans l'ensemble, on observe des évolutions largement progressistes aux niveaux continental et national pour faire face à la situation de la dette. Toutefois, en l'absence d'un processus global de restructuration de la dette, la crise de la dette demeurera un obstacle à la fois systémique et structurel au développement de l'Afrique.

Les questions ont été posées par Elisabeth Massute.

Les opinions exprimées n'engagent que leur auteur et ne représentent pas nécessairement celles de la Fondation Heinrich Böll.

Notes de bas de page
  • 1

    Les cautions de visa sont des dépôts de garantie récemment mis en place par le gouvernement des États-Unis pour les ressortissant·es de plusieurs pays africains qui demandent un visa. Cette mesure est présentée comme un moyen de limiter ou de décourager certaines demandes de visa.