Un courageux nouveau monde post-aide ? Ce que nous risquons de perdre ou de gagner

Les réductions massives des budgets de l’aide au développement alimentent l’idée d’un « monde post-aide ». Katrin Seidel invite toutefois à dépasser les discours simplistes pour interroger les conséquences de ce tournant et défendre une coopération internationale fondée sur les droits humains, la solidarité et des partenariats plus équitables.

Par Katrin Seidel

Monde post Aid

En situant les évolutions actuelles dans les débats mondiaux plus larges sur la solidarité, le recul de l’aide au développement et la coopération internationale, cette contribution met en garde contre les célébrationssimplistes d’un « monde post-aide ». Elle plaide en faveur d’approches fondées sur les droits humains et lesprincipes féministes de la solidarité internationale, à un moment marqué par la montée de l’autoritarismeet la fragmentation du monde.

En 2010, j’ai coécrit un document intitulé Donor Playground Cambodia (« Le terrain de jeu des bailleurs au Cambodge »), né de frustrations accumulées après huit années de travail dans le pays. En substance, ce document appelait à davantage de modestie et d’honnêteté quant à ce que la coopération au développement peut réellement accomplir — et à ce qu’elle ne peut pas accomplir.

Quinze ans plus tard, le secteur de l’aide fait face à des réductions budgétaires dévastatrices et à descritiques croissantes, certains annonçant déjà l’avènement d’un monde post-aide. Pourtant, une grande partie de ces critiques provient aujourd’hui d’une direction préoccupante. Avant de nous précipiter vers ce supposé nouveau monde post-aide, il convient de prendre du recul et de poser quelques questions essentielles, notamment : que risquons-nous de perdre dans cette transformation radicale en cours ?

Aujourd’hui, les coupes budgétaires sont assumées et sans détour

Depuis plusieurs années, les financements consacrés à la coopération internationale diminuent à l’échelle mondiale. Jusqu’au début de cette année, lorsque la fermeture de l’USAID a plongé le secteur dans une crise ouverte, les réductions budgétaires étaient souvent présentées sous des termes plus acceptables : consolidation, restructuration ou ajustements comptables permettant de requalifier certaines dépenses nationales en aide internationale.

Aujourd’hui, les réductions sont explicites et revendiquées. Le gouvernement britannique affirme que les diminutions de l’aide au développement sont nécessaires pour financer l’augmentation des dépenses militaires. Le gouvernement suédois, qui réduit progressivement son soutien à plusieurs pays, soutient que les fonds redirigés vers l’Ukraine « doivent bien venir de quelque part », allant jusqu’à justifier sa décision en affirmant que l’aide n’a pas toujours produit les « effets souhaités ».

Plus près de nous, le gouvernement allemand a réduit son budget consacré au développement d’environ un milliard d’euros par rapport à l’année précédente, avec d’autres réductions déjà annoncées. Il a également décidé de dissoudre l’unité humanitaire du ministère des Affaires étrangères. Ces décisions ont des conséquences majeures sur les programmes de longue durée d’organisations importantes comme la Croix-Rouge, mais aussi sur de petites organisations et mouvements de la société civile, dont les pertes sont souvent moins visibles mais tout aussi significatives.

Les questions que nous devrions nous poser

Oui, l’aide n’a pas toujours fonctionné. Il est d’ailleurs révélateur que, dans les discussions récentes, les participants issus des pays du Sud semblent moins préoccupés par la réduction des financements que leurs homologues du Nord. Là où ces derniers voient un danger, de nombreux acteurs du Sud expriment parfois de l’espoir.

Comment pouvons-nous faire de cette période de bouleversements une occasion de construire une nouvelle forme de partenariat et une véritable solidarité mondiale ?

Mais avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, il est nécessaire de se poser quelques questions fondamentales concernant l’état actuel du débat :

  1. Pourquoi la discussion évolue-t-elle si rapidement vers l’acceptation des réductions budgétaires plutôt que vers leur remise en question ?
  2. Que risquons-nous de perdre dans ce changement brutal ?
  3. Comment transformer cette rupture en une opportunité de bâtir de nouveaux partenariats fondés sur une solidarité mondiale authentique ?

Je ne cherche pas à discréditer les nombreuses personnes et organisations engagées qui continuent de contester leurs gouvernements à propos des coupes dans les budgets de l’aide. Pourtant, il est frappant de constater la rapidité avec laquelle une partie importante du secteur est passée de la contestation de ces décisions à leur adaptation.