Pendant des années, le Sénégal a caché la véritable ampleur de sa dette nationale. Il est désormais apparu qu’environ un quart du PIB du pays manquait des livres. Le scandale autour des dettes cachées met en lumière non seulement un manque de transparence, mais aussi de profondes failles structurelles dans la supervision financière et la gouvernance.
25 novembre 2026
De nombreux pays africains sont confrontés à une dette extérieure écrasante, une situation qui a suscité beaucoup d’attention. L’une des raisons est que la dette est jugée insoutenable pour la plupart des pays, en raison d’un ratio dette/PIB trop élevé. La deuxième raison est le coût élevé du service de la dette, qui absorbe plus de ressources que les dépenses pour l’éducation et la santé. Cela est dû à la hausse rapide de la dette souveraine due aux créanciers privés.
En fait, depuis le début des années 2000, l’accès aux marchés financiers de plusieurs pays africains a modifié le profil de la dette. Selon la Banque africaine de développement, jusqu’au début des années 2000, la dette bilatérale de l’Afrique auprès des créanciers du Club de Paris représentait 52 % de sa dette totale. Elle est tombée à 27 % en 2019. Sur la même période, la dette souveraine due aux créanciers privés est passée de 17 % à 45 %. En conséquence, le service total de la dette publique a plus que doublé avant la pandémie, passant de 16 % des recettes publiques en 2012 à 39 % en 2019. En 2024, 20 des 48 pays africains ont payé plus en service de la dette que ce qu’ils ont dépensé pour la santé et l’éducation réunis. En moyenne, entre 2025 et 2027, les paiements d’intérêts sur la dette extérieure africaine devraient représenter 3,4 % du PIB du continent.
La perception subjective des agences de notation de crédit occidentales sur le risque des économies africaines a augmenté le coût d’emprunt pour l’Afrique par rapport à d’autres régions du monde. Par exemple, entre 2020 et 2024, les pays africains ont payé un taux d’intérêt moyen de 9,8 %, contre 5,3 % pour les pays asiatiques et 6,8 % pour les pays d’Amérique latine. On estime que l’Afrique pourrait économiser jusqu’à 74 milliards de dollars par an en paiements d’intérêts si le système mondial de notation de crédit était basé sur les véritables fondamentaux économiques du continent.
La question de la dette est en tête de l’agenda de l’Union africaine. L’organisation a convoqué une réunion spéciale sur la question de la dette à Lomé, au Togo, en mai 2025, dans le but de trouver une solution à la dette écrasante du continent. Le Sénégal fait partie des pays confrontés à une dette extérieure étouffante.
Le scandale de la dette cachée
Le Sénégal est plongé dans une situation de dette très complexe, suite à la découverte d’une dette cachée estimée à 25 % du PIB du pays. Selon les données fournies par le précédent gouvernement, à la fin de 2023, le ratio dette/PIB s’élevait à 74,4 %. Cependant, les données publiées par la Cour des comptes montrent que le ratio était de 99,7 %. (Les dernières statistiques indiquent un ratio de 118,8 % à la fin de 2024.) Cela a révélé une dette cachée de 25 % du PIB dont l’origine peut être retracée à la hausse de la dette souveraine due aux créanciers privés, comme le montre le tableau ci-dessous.
Tableau : Euro-obligations émises par le Sénégal (2009–2024)
| 2009 | 2011 | 2014 | 2017 | 2018 | 2021 | 2024 | |
| Millions de dollars américains | 200 | 500 | 500 | 1100 | 2200 | 775 EUR | 750 |
| Maturité (années) | 5 | 10 | 10 | 15 | 10, 30 | 16 | 7 |
| Intérêts ( %) | 9.2 | 8.75 | 6.25 | 6.25 | 4.75, 6.75 | 5.375 | 7.75 |
Source : Le Marché (magazine mensuel)
Le Sénégal a émis plusieurs Euro-obligations à partir de 2009. Cela s’est accéléré à partir de 2014, suite à l’adoption du « Plan Sénégal Émergent » du président de l’époque, Macky Sall, et a contribué à augmenter la part de la dette souveraine due aux créanciers privés dans la dette publique globale. Cela a également augmenté le coût du service de la dette.
L’administration actuelle a émis plusieurs obligations à la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) basée à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Selon le dernier rapport sur l’exécution budgétaire pour le deuxième trimestre 2025, le Sénégal a emprunté près de 3 milliards de dollars américains auprès de la BRVM, représentant 74,6 % de toute la trésorerie levée durant cette période.
Pourquoi cette dette cachée ?
Le scandale révèle à la fois un manque de transparence et la faiblesse de la surveillance institutionnelle malgré le Code de transparence pour la gestion des finances publiques émis par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) pour ses pays membres via la directive 01/2009/CM/UEMOA et qui a été intégré dans le cadre juridique national du Sénégal par la loi 2012-22 adoptée en décembre 2012.
L’une des conséquences du scandale est la perte de confiance du public dans les statistiques publiées par les institutions gouvernementales.
La révélation de cette dette cachée a été un choc pour les citoyens ordinaires qui se demandaient comment cela avait pu se produire sur une période de trois ans sans être détecté. Les citoyens et les organisations de la société civile (OSC) réclament une pleine responsabilité pour la dette cachée et la punition des responsables du scandale. (Aune requête initiée par les OSC réclame l’annulation de la dette cachée considérée comme « illégitime » voire « odieuse ».) Cela est considéré comme indispensable pour restaurer la confiance dans les institutions publiques et dans les statistiques publiées par les agences gouvernementales.
L’une des conséquences les plus flagrantes est la suspension des décaissements par le Fonds monétaire international. Cependant, une nouvelle série de discussions a eu lieu au Sénégal entre le 19 et le 26 août 2025 en vue de négocier un nouveau programme.
La suspension des déboursements par le FMI a contraint le gouvernement à se tourner vers le marché régional pour lever des fonds. Le même rapport indique que les fonds provenant des marchés bancaires et financiers représentaient 74,6 % de toutes les ressources financières levées au cours du second trimestre par le gouvernement.
Faible supervision institutionnelle
Comme mentionné précédemment, la dette cachée a également mis en lumière les faiblesses de la surveillance institutionnelle, qui vise à garantir la transparence et la gestion adéquate des finances publiques. Parmi les principales organisations de contrôle figurent les institutions publiques, le parlement et les OSC telles que le Réseau des citoyens pour la transparence budgétaire.
La plupart des institutions de contrôle public ont une indépendance limitée car leurs membres sont nommés par le président ou le Premier ministre.
L’auteur souligne deux limites clés du parlement sénégalais concernant le processus budgétaire. Premièrement, la plupart des députés ne comprennent pas les processus budgétaires. Deuxièmement, le parlement est généralement une institution de timbre automatique car le parti au pouvoir ou la coalition contrôle l’assemblée, qui est alors réticente à examiner ce que fait le gouvernement. Quant aux OSC, la plupart ont une connaissance limitée des processus budgétaires et un accès limité aux statistiques de la dette. Par conséquent, le parlement et les OSC disposent tous deux d’une faible capacité de surveillance.
Pour surmonter les faiblesses identifiées et améliorer la transparence ainsi que la supervision institutionnelle dans la gestion de la dette, plusieurs recommandations clés sont proposées. Premièrement, il est crucial de faire respecter le nouveau cadre juridique en matière de transparence et de responsabilité, en veillant à ce que toutes les institutions concernées respectent les lois établies visant à renforcer l’ouverture des opérations financières. Cela instaurera la confiance et réduira les risques de mauvaise gestion. Deuxièmement, le respect des directives de l’UEMOA sur la transparence dans la gestion de la dette doit être priorisé. Ces directives favorisent des rapports opportuns, complets et accessibles sur la dette publique, permettant une meilleure gestion des risques et un meilleur contrôle public.
Renforcer l’indépendance et les ressources des institutions de surveillance est essentiel afin que les organismes chargés de surveiller les opérations de la dette puissent fonctionner efficacement sans influence indue, soutenant ainsi des évaluations objectives. De même, le Comité national sur la dette publique devrait voir son rôle renforcé pour coordonner les stratégies de gestion de la dette et favoriser la collaboration interinstitutionnelle.
Des initiatives de renforcement des capacités sont également recommandées pour autonomiser les parties prenantes clés. Les députés devraient participer à des ateliers avec des experts en budget et dette afin d’approfondir leur compréhension des questions complexes de la dette, leur permettant ainsi de jouer des rôles législatifs et de supervision éclairés. Fournir des assistants parlementaires aux députés renforcerait davantage leur capacité technique. De plus, donner du pouvoir aux OSC par une formation ciblée améliorera leur capacité à analyser et diffuser les statistiques budgétaires et de la dette, favorisant la participation du public et les fonctions de surveillance. Les OSC devraient être encouragées à faire pleinement usage des nouvelles lois qui facilitent la transparence, augmentant ainsi l’accès aux informations fiscales essentielles.
Ensemble, ces mesures créent un écosystème où la transparence, la responsabilité et une supervision éclairée travaillent de pair pour garantir une gestion prudente de la dette alignée sur les priorités nationales de développement. Cette approche s’aligne étroitement avec les meilleures pratiques internationales en matière de transparence en matière de gestion de la dette promues par les cadres du FMI, de la Banque mondiale et de l’UEMOA, qui mettent l’accent sur des rapports complets, la capacité institutionnelle et l’engagement des parties prenantes comme piliers d’une gestion saine de la dette publique.
L’une des leçons tirées du scandale de la dette cachée au Sénégal est la nécessité de restaurer la crédibilité des politiques publiques et des statistiques.
C’est pourquoi les nouvelles autorités ont pris des mesures pour renforcer la transparence dans le processus budgétaire et renforcer la surveillance institutionnelle. À cette fin, deux projets de loi ont été adoptés par l’assemblée nationale, l’un pour protéger les lanceurs d’alerte et l’autre pour faciliter l’accès public à l’information. Si ces lois sont correctement appliquées, on peut s’attendre à plus de transparence, de responsabilité et des mécanismes de surveillance plus forts, ce qui éliminera effectivement la possibilité de dissimuler les statistiques sur la dette extérieure.
Les opinions et analyses exprimées dans cette publication sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la Fondation Heinrich Böll.