« La véritable question est de savoir qui va payer le prix de cette crise »

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Le Sénégal traverse une grave crise de la dette qui creuse les divisions politiques. La perspective d’un nouvel accord avec le FMI ravive les douloureux souvenirs des programmes d’ajustement structurel. Dans cet entretien, l’économiste Abdoulaye Ndiaye plaide pour une restructuration négociée de la dette et une répartition plus équitable des efforts entre la population et les créanciers.  

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La perspective d’un nouvel accord avec le FMI suscite de vives controverses, tandis que les tensions autour de la loi de finances rectificative font planer le risque d’une nouvelle crise institutionnelle. Comment analysez-vous la situation actuelle du Sénégal ?

La situation économique au Sénégal est extrêmement difficile. Les Sénégalais en subissent déjà depuis très longtemps. L’activité économique ralentit, les investissements sont freinés et les entreprises sont en difficulté. Beaucoup de choses sont aujourd’hui à l’arrêt dans le pays. À l’approche des Jeux olympiques de la jeunesse, nous avons besoin que le gouvernement et la majorité parlementaire sauront dépasser leurs clivages pour trouver des solutions communes. J’espère qu’un accord avec le FMI pourra être conclu et déboucher rapidement sur des décaissements, tout en apportant les garanties nécessaires pour mobiliser d’autres financements.

Vous appelez de vos vœux un nouvel accord avec le FMI. Pourtant, au Sénégal, beaucoup y voient une menace plutôt qu’une solution et doutent de sa capacité à sortir le pays de la crise. Au Parlement notamment, plusieurs voix s’élèvent contre le risque d’un retour aux politiques d’austérité. Ces inquiétudes sont-elles justifiées ?

Elles sont tout à fait légitimes. Les douloureuses expériences des programmes d’ajustement structurel des années 1980 ont laissé des traces profondes dans le mémoire collectif. Ces programmes privilégiaient les mesures d’austérité sans suffisamment tenir compte de leurs conséquences sociales. De plus il existe un sentiment largement partagé selon lequel les institutions financières internationales ne sont pas neutres et ne défendent pas suffisamment les intérêts des pays africains. Et ce sentiment est fondé. Le système financier international n’est pas équitable et l’Afrique y est largement sous-représentée. Il est donc essentiel de réformer ce système et de donner davantage de poids aux pays africains dans les décisions, notamment dans le contexte géopolitique et géoéconomique actuel. Mais il faut aussi rappeler le FMI n'est pas une institution chargée de développer les pays. Son rôle est de les accompagner dans la résolution des crises financières.

Le gouvernement sénégalais avait fait de la souveraineté économique l’une de ses grandes promesses. Le recours au FMI n’est-il pas en contradiction avec cette ambition ? 

Il faut distinguer la gestion d’une crise de la construction d’une véritable souveraineté économique. Dans cette période de crise, la priorité devra être de rétablir les équilibres financiers. On ne peut pas s’affranchir du système financier international par une simple décision politique unilatéral. L’enjeu est de permettre au Sénégal de sortir de cette crise en construisant une économie plus productive, plus compétitive et tournée notamment vers des modes de production durables. La véritable souveraineté économique consiste précisément à disposer de suffisamment de ressources et d’alternatives pour ne plus dépendre de l'assistance du FMI. 

Parmi les alternatives avancées au Sénégal figure une vraie indépendance de la politique monétaire. Beaucoup des économistes sénégalais estiment que le franc CFA et sa parité fixe avec l’euro privent le pays des moyens pour financer son propre développement. 

Il faut d’abord reconnaître que le franc CFA reste profondément marqué par son héritage colonial et symbolise la persistance des rapports de dépendance économiques hérités de la colonisation. Mais il serait réducteur de penser qu’une sortie du franc CFA suffirait à résoudre les problèmes du Sénégal. Aujourd’hui, l’appréciation de l’euro face au dollar entraîne celle du franc CFA, ce qui peut pénaliser notre compétitivité. Mais il y a deux ans, la situation était inverse. On ne peut donc pas fonder toute une stratégie économique sur ces fluctuations monétaires. Le système actuel présente certains avantages, notamment la stabilité des taux de change entre les pays de la zone CFA, qui facilite les échanges. Or, disposer de sa propre monnaie ne garantit ni la croissance ni la prospérité. La politique monétaire peut aider à amortir les crises et à soutenir l’activité, mais elle ne peut pas, à elle seule, résoudre une crise de la dette ni transformer durablement une économie.

Entre les coupes budgétaires prévues dans la loi de finances rectificative, le recul des investissements publics et la dégradation des conditions de vie, le Sénégal n’est-il pas déjà engagé dans une politique d’austérité ?

Dans les faits, le pays subit déjà un ajustement budgétaire parfois plus brutal encore que ce qu’aurait pu exiger le FMI. C’est tout le paradoxe : en cherchant à éviter un programme du FMI au nom de la souveraineté économique, le Sénégal s’est imposé des restrictions particulièrement douloureuses pour sa population. La stratégie de financement de l’État ces dernières années a contribué à aggraver la situation. Était-il raisonnable de continuer à s’endetter sur le marché régional pour rembourser des créanciers extérieurs, alors que les entreprises sénégalaises manquent de liquidités? La priorité ne doit pas être de rembourser la dette à tout prix, mais d’éviter que son remboursement n’étouffe davantage l’économie et ne détériore les conditions de vie des Sénégalais. Le FMI n’est certes pas une institution neutre, mais les discussions actuelles prévoient aussi un renforcement des programmes sociaux. Il faut veiller à ce que ces engagements se traduisent par des mesures concrètes et des garanties budgétaires en faveur des populations les plus vulnérables.

Les conditions précises de l’accord et les concessions attendues des créanciers restent encore largement inconnues du public. Quels sont, selon vous, les points sur lesquels le Sénégal ne doit surtout pas céder pour éviter que la sortie de crise ne se fasse au détriment de sa population ?

Soyons lucides : nous sommes arrivés à un point où il n’existe plus de solution sans sacrifices douloureuse. La véritable question est désormais de savoir qui va payer le prix. Il faut absolument éviter une suppression brutale des subventions, comme cela a été fait au Nigeria. Cependant une grande partie de ces subventions profite davantage aux ménages les plus aisés qu’aux plus pauvres. Il ne s’agit donc pas de les supprimer, mais de mieux les cibler, notamment à travers des transferts sociaux directs aux populations les plus vulnérables. Les ménages sénégalais ont déjà consenti d’énormes sacrifices. Il serait injuste qu’ils soient les seuls à supporter le coût de cette crise. C’est pourquoi le traitement de la dette ne devrait pas se limiter à un simple rééchelonnement des remboursements. Les créanciers, qui ont eux aussi tiré profit de ces prêts, doivent prendre leur part de responsabilité et accepter, si nécessaire, une réduction de leurs créances. 

Le Sénégal mise sur une version « améliorée » du Cadre commun du G20, un mécanisme permettant aux pays en difficulté de négocier une restructuration de leur dette avec leurs créanciers. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Jusqu’à présent, dans le cadre du G20, les négociations se déroulaient généralement par étapes : d’abord avec les créanciers bilatéraux, notamment la France et la Chine, puis avec les créanciers privés, sur la base des conditions convenues avec les premiers. Le Sénégal souhaite désormais mener ces discussions en parallèle afin d’accélérer le processus. L’Éthiopie a déjà expérimenté cette approche, mais sa réussite dépend de la capacité des différentes parties à coordonner leurs négociations. Le gouvernement s’est fixé un calendrier très ambitieux, avec l’objectif de conclure les négociations dès le premier trimestre 2027. Mais cette volonté d’aller vite ne doit pas se faire au détriment de la portée de l’accord. Dans les crises de la dette, on évoque souvent le risque d’agir « too little, too late », c’est-à-dire trop peu et trop tard. Le Sénégal a déjà perdu beaucoup de temps. Il doit maintenant éviter d’obtenir un allègement insuffisant qui ne ferait que repousser la prochaine crise. 

Les négociations avec les créanciers risquent d’être longues et difficiles. Pourquoi le Sénégal ne choisirait-il pas tout simplement de suspendre le remboursement de sa dette ? Après tout, sa crédibilité sur les marchés financiers est déjà fortement entamée. Qu’aurait-il encore à perdre ? 

Un défaut de paiement peut sembler tentant, mais ses conséquences risquent d’être bien plus lourdes qu’une restructuration négociée. Nous sommes désormais face à deux mauvaises options : la pire serait un défaut de paiement désordonné, dont les conséquences pourraient peser sur l’économie sénégalaise pendant cinq à dix ans. L’autre, certes difficile mais moins coûteuse, consiste à réunir nos créanciers autour de la table pour négocier un accord permettant de sortir durablement de la crise. Des travaux économiques, notamment ceux de Christoph Trebesch, ont comparé les crises de dette souveraine depuis les années 1970. Ils montrent que les restructurations préventives, négociées avant un défaut de paiement, s’accompagnent généralement de pertes de production moins importantes, d’une reprise économique plus rapide et d’un meilleur accès aux marchés financiers que les restructurations intervenant après un défaut. Le Sénégal a donc tout intérêt à privilégier une solution ordonnée. 

Même si le Sénégal parvient à négocier un accord avec ses créanciers et à surmonter cette crise, comment éviter qu’il ne retombe dans le piège du surendettement dans quelques années ? 

Il faut s’attaquer au problème structurel de notre endettement. Si l’État s’endette pour seulement financer la consommation sans renforcer les capacités productives du pays, la dette risque de croître plus vite que l’économie. À l’inverse, si les emprunts financent des investissements productifs qui stimulent durablement la croissance et les recettes publiques, la dette devient plus facile à supporter. 

Comment financer le développement quand les pays africains empruntent à des taux bien plus élevés que ceux du Nord ? Les agences de notation, accusées de surestimer les risques africains, n’entretiennent-elles pas ce cercle vicieux de l’endettement ?

Oui, les agences de notation contribuent en partie au coût élevé de l’endettement africain. Mais il faut distinguer trois facteurs qui expliquent cette prime de risque. Le premier est le manque de transparence et de données fiables. Face à des informations insuffisantes, les agences de notation ont tendance à privilégier des scénarios pessimistes, ce qui renchérit le coût du crédit. Les États peuvent y remédier en améliorant la transparence de leurs finances publiques. Le deuxième facteur est le risque climatique, particulièrement élevé dans des pays côtiers comme le Sénégal. Des mécanismes d’assurance et des instruments financiers adaptés permettraient de mieux répartir ces risques et d’en réduire le coût. Enfin, il existe un biais de perception : les économies africaines sont parfois jugées à travers des représentations dépassées, plutôt qu’à partir de leurs réalités économiques. Il faut donc aussi agir sur ces perceptions et remettre en question certaines pratiques des agences de notation. 

Dans un contexte de fortes tensions au Parlement autour de la loi de finances rectificative, comment garantir la transparence et le contrôle démocratique des négociations avec le FMI ? Quel rôle le Parlement et la société civile devraient-ils jouer ?

Un accord avec le FMI ne peut pas être considéré comme légitime simplement parce qu’il a été négocié avec le gouvernement. Les Sénégalais ont le droit de connaître la vérité sur les finances publiques, sur les dettes contractées en leur nom et sur les responsabilités dans cette crise. Les rapports d’audit et les contrats d’emprunt doivent être rendus publics. Il n’est pas acceptable que le FMI et les créanciers aient accès à des informations qui restent inaccessibles aux citoyens sénégalais. Les décisions qui engagent l’avenir économique du Sénégal concernent l’ensemble de la population. Mais cette exigence de transparence ne doit pas être instrumentalisée à des fins politiques. La transparence ne doit être ni sacrifiée au nom de l’urgence économique, ni utilisée comme une arme dans les rivalités politiques