« Repenser la ville inclusive pour les personnes handicapées »

Commentaire

À mesure que l’étalement urbain de Dakar s’accélère, les personnes en situation de handicap se retrouvent de plus en plus reléguées aux marges de la vie urbaine. Malgré les avancées politiques et les engagements nationaux en faveur de l’inclusion, des infrastructures inaccessibles et des stigmates sociaux continuent de limiter leur participation à l’espace public, au logement et à la mobilité. Repenser la ville à travers un design inclusif et une planification participative constitue une clé pour un avenir urbain plus équitable.

Illustration article Ousmane Ndiaye

Être en situation de handicap dans un contexte d’urbanisation 

En 2013, 59 sénégalais sur 1000 souffraient d’un handicap (ANDS, 2013)[1]. Ce chiffre a largement évolué selon la FSAPH[2]. Quelle considération les sénégalais ont-ils des personnes handicapées ?

Le Directeur de la promotion et de la protection des personnes handicapées pense que « les politiques publiques sénégalaises reflètent la considération des plus hautes autorités vis-à-vis des personnes handicapées ». Il considère que les éléments matériels qui reflètent cette perception concernent tout d’abord les engagements du pays vis-à-vis des instruments internationaux, notamment la convention internationale relative aux droits des personnes handicapées que le Sénégal a ratifiée en 2009, mais aussi la loi d’orientation sociale qui a été adoptée en 2010 relative à la promotion et à la protection des droits des personnes handicapées. Le Président de la FSAPH propose une autre lecture en considérant que « les personnes handicapées ne sont pas des membres à part entière de la société mais des membres à part ». Elles sont souvent victimes de différentes formes de discrimination, de stigmatisation et d’exclusion sociale. « Ma conception c’est que nous avons une société exclusive qui met plus l’accent sur la déficience de l’individu et non pas sur ses capacités », précise le Président de la Fédération. 

Ces deux déclarations illustrent des points de vue différents pour décrire la situation des personnes handicapées au Sénégal. L’analyse des perceptions du handicap met en évidence une situation intermédiaire qui flotte entre deux états que l’Ethnologue Arnold Van Gennep appelle « Liminalité[3] ». En effet, les personnes handicapées au Sénégal ne sont ni vraiment exclues ni vraiment inclues dans la société. Elles sont dans cette situation entre deux états.

En plus du sentiment d’exclusion sociale exprimé, leur condition de vie est aggravée par les conséquences de l’urbanisation avec de fortes restrictions d’activité.

En effet, les différentes projections prévoient une population africaine qui devrait doubler d’ici 2050. La progression démographique et l’urbanisation mal gérée et incontrôlée qui se caractérise par la croissance des villes africaines inquiètent de plus en plus les acteurs de développement. Le rythme de la croissance urbaine constaté à Dakar (Jérôme Lombard et al., 2019)[4], a des impacts sur l’environnement (pollution, promiscuité…), la sécurité publique et sur la santé de la population. Cette urbanisation galopante est à l’origine de nouvelles formes d’exclusion des personnes handicapées qui ont souvent le sentiment d’être ignorées et victimes de préjugés. Cette réalité quotidienne est conjuguée d’absence de mesures efficaces en matière d’infrastructures adaptées et inclusives pour accompagner cette urbanisation qui fait obstacle à la mobilité, à l’accès au logement, à l’emploi et à la santé.

L’enjeu des grandes villes africaines est l’élimination de la pauvreté et la réduction des inégalités en faisant en sorte que les villes densément peuplées soient résilientes contre l’urbanisation, les effets environnementaux sur les populations vulnérables et les besoins d’espaces viables et inclusifs. L’atteinte de ces objectifs[5] reste politiquement complexe. Pour y parvenir, elle a besoin d’initiatives politiques ambitieuses sur l’accès équitable aux droits communs et d’une conscience citoyenne du vivre ensemble.

Questions d’accessibilité et d’inégalité sociale en milieu urbain 

Les difficultés d’accessibilité en milieu urbain témoignent la violation des droits des personnes en situation du handicap. En effet, leurs problèmes de mobilité et d’accès au logement font partie des facteurs d’exclusion qui limitent leur participation à la vie en société.

Concernant la mobilité, les invalides sont en risque perpétuel qui se traduit par une forte probabilité de la survenue d’un accident. Un responsable d’association affirme « une personne handicapée qui circule dans une quelconque ville africaine n’a pas la conscience tranquille, même si elle est accompagnée, parce qu’il y a des risques partout ». Ces propos se justifient par le constat des espaces partagés comme les trottoirs qui sont mal conçus et ne permettent pas une circulation convenable des personnes à mobilité réduite. On peut aussi constater la présence des égouts sur les avenues et les stationnements sauvages qui empêchent une circulation normale des invalides. Il s’y ajoute d’autres risques considérables relatifs aux questions d’urbanisation et d’assainissement comme des canaux ouverts, des routes impraticables, des feux qui ne fonctionnent plus, etc. Le transport est presque gratuit pour les personnes handicapées mais l’accessibilité est problématique. Les autobus ne sont pas accessibles aux personnes handicapées : pas de vocalisation pour les malvoyants, pas de rampe pour les personnes en fauteuil roulant, ni d’image pour les malentendants. L’autonomie de la personne handicapée, dans ses activités en matière de mobilité semble négligée.

Comme la mobilité, l’accessibilité au logement est un enjeu important pour favoriser l’autonomie et l’inclusion sociale. L’accès au logement n’est pas facile pour les personnes handicapées. En effet, la plupart des constructions privées et publiques n’ont pas pris en compte le handicap. L’accès aux bâtiments publics et à un logement adéquat constitue alors une forme d’exclusion d’une catégorie de citoyens vivant avec des incapacités.

Dans les cas où ces espaces, transports et bâtiments sont déjà existants, on peut affirmer que l’interpellation des personnes concernées, soit directement, soit par l’intermédiaire de la société civile et de leurs représentants (les associations d’usagers) relève de la recherche de mesures correctives. Il s’agit, en effet, le plus souvent, de remédier aux « oublis » de prise en considération de leurs besoins et d’imaginer des dispositifs de compensation comme les rampes et les signaux optiques ou sonores. Mais, en gros, le mal est fait, puisque la conception de la ville, de ses espaces, de ses transports, de son bâti, a tout simplement été pensée comme étant l’espace des gens valides. 

La tendance actuelle, très largement imprégnée d’une « empathie de principe », consiste à inscrire comme un impératif la « participation des personnes concernées » dans la conception même des parcours dans les espaces, les transports et les bâtiments publics ou privés. Dans ce cas de figure, on pourrait dire que d’un côté on conçoit une ville, ses espaces, ses transports et ses bâtiments, dans une perspective « universelle », mais que de l’autre, on invite les « personnes concernées » à adapter cette ville à leurs besoins spécifiques. Il en résulte des équipements mieux intégrés et plus discrets, tentant d’éviter au mieux la stigmatisation des invalides

De mon point de vue, ces deux cas de figure expriment certes le souci de rendre la ville plus accessible aux personnes en situation de handicap, mais ils n’expriment pas ce que l’on pourrait concevoir comme étant un processus de conception d’une ville inclusive.

Dakar, une ville inclusive ? Quelles initiatives pour améliorer les conditions d’existence des personnes handicapées ?

 Considérée comme un impératif social et une volonté politique, la question de ville inclusive occupe aujourd’hui une place importante dans le débat public et dans les politiques sociales de l’habitat et de lutte contre les exclusions. Elle interroge notre humanisme et nous interpelle sur les notions du vivre ensemble, de pouvoir d’agir, de participation et de justice sociale. Elle est perçue comme un projet social complexe qui tient compte de la diversité des capabilités de participation à la fois individuelle et collective. 

Le Président de la fédération pense que les villes africaines comme Dakar sont loin d’être inclusives. Il constate que l’occupation abusive de l’espace urbain exclue les invalides. « Il suffit de circuler à Dakar pour remarquer les égouts, -les stationnements sauvages, l’occupation des trottoirs, les épaves de voitures sur la voie (…), non je suis désolé mais Dakar n’est pas une ville inclusive et c’est pareil pour les autres villes africaines », constate-t-il. L’observation menée dans cette ville permet de constater qu’il n’y a pas de signalisation qui puisse permettre à certaines personnes dépendantes de se déplacer normalement. En plus, les espaces partagés sont conquis par des marchands ambulants.

L'urbanisation croissante de Dakar, l'augmentation des besoins de logement adapté et de mobilité à satisfaire, ainsi que l’image de la pauvreté due à la mendicité, et les inégalités socio-économiques engendrent une complexité de promouvoir une ville inclusive. Cette situation fragilise encore plus un environnement déjà affecté par les bidonvilles, la promiscuité et la pollution. 

Certains acteurs institutionnels interrogés conçoivent l’inclusion comme la prise en compte du handicap dans la formulation des politiques publiques. Tandis que d’autres acteurs, plus engagés, pensent que l’inclusion des personnes handicapées consiste à renforcer et à améliorer leurs capacités de participation effective et significative. Pour cela, il faut nécessairement que la société soit beaucoup plus ouverte et accueillante et qu’elle vise à promouvoir l’égalité et la justice sociale. 

Le contexte de surpeuplement et d’urbanisation inquiétante, qui heurte d’une manière agressive le quotidien des personnes pauvres et vulnérables, doit nous amener à penser ou repenser un modèle adapté de prise en charge du handicap dans les grandes villes africaines comme Dakar. Ce modèle sociétal à bâtir, pour faire face aux effets de l’urbanisation, doit être un modèle humaniste, solidaire et inclusif qui assurera une reconnaissance et une justice sociale. Ce modèle permettra d’agir sur l’environnement physique, social et institutionnel afin d’améliorer les conditions de vie et d’existence des moins valides

Il est important de reconnaitre les efforts du gouvernement sénégalais dans l’accompagnement des personnes handicapées. Efforts très modestes mais à encourager. En plus de la couverture maladie universelle, d’autres programmes ont été développés pour promouvoir l’inclusion. La loi d’orientation de 2010 a donné naissance à la carte d’égalité des chances qui donne accès à plusieurs services comme la santé, la formation, les transports, l’emploi et les finances. Cette carte à des fonctions d’identification de la personne handicapée et de protection sociale parce qu’elle facilite l’accès à des services. Ces programmes constituent, selon le Directeur de la promotion et de la protection des personnes handicapées, des éléments qui permettent d'émettre un contenu concret dans la notion d’inclusion. 

Développer une démarche pour repenser la ville-inclusive 

Repenser la ville inclusive nécessite une démarche qui reposerait sur l’engagement des parties prenantes, sur l’identification des formes d’exclusion et de discrimination, ensuite sur la construction d’une culture de solidarité basée sur le partage et l’équité sociale.

Cette proposition de démarche inclusive favorisera la participation à la vie communautaire, donnera les moyens aux citoyens de contribuer socialement en diminuant les barrières d’exclusion et prendra en compte de la diversité des besoins, des moyens financiers, du respect des limites et des capacités de chaque citoyen. 

Dans cette perspective, il ne s’agirait plus de prendre en compte la situation des « personnes concernées », mais de rompre avec certaine catégorisation, en considérant tout simplement que la ville concerne tout le monde. Au lieu de la penser d’un point de vue universaliste, qui en fait est un point de vue validiste, il faudrait alors penser la ville du point de vue interactionniste. Si cela doit être la ville de tous, et de tous en interactions, il parait sensé de penser qu’elle doit pouvoir être conçue par tous. Cette conception d’ensemble inclut la prise en compte des moins valides dans leur participation à la vie de la ville. Cette dynamique s’inscrit dans les démarches de participation, de conseil citoyen et d’empowerment qui mobilisent les populations dans les processus d’action publique inclusive. Elle pose d’emblée la ville comme espace où tous sont concernés, où tous sont les bienvenus, où tous ont quelque chose à faire ou à dire, où tous doivent être entendus. Dans ce cas, ce n’est pas seulement pour corriger ou pour adapter que l’on doit être sensible aux besoins des moins valides, mais c’est pour concevoir. Concevoir la ville et ses espaces : pour qui, pour quoi ? Concevoir un vivre ensemble où l’on peut partager ses projets et ses envies avec tout un chacun. Concevoir un vivre ensemble où les moins valides ne sont pas stigmatisés et essentialisés à partir de leur handicap, mais acceptés comme personnes humaines pleines de désirs et de potentialités à partager.

Alors, penser une ville inclusive, c’est développer des ateliers populaires de conception des quotidiens et des liens que l’on entend créer collectivement. Des ateliers populaires où toutes les catégories de population seraient représentées, qui fixeraient aux décideurs politiques, aux urbanistes et aux architectes les cahiers des charges à respecter dans la conception des espaces qu’elles habitent et font vivre. Car, ce ne sont pas ces acteurs qui rendront la ville inclusive, mais les habitants, pour peu qu’on les laisse faire correctement, c’est-à-dire dès le début.

Notes

  1. Rapport de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) sur le recensement général de la Population, 2013.
  2. FSAPH : Fédération Sénégalaise des Associations de Personnes Handicapées
  3. Notion utilisée par Arnold Van Gennep (« Les rites de passage » publié à Paris en 1909) pour désigner une personne qui est dans une situation intermédiaire et flotte entre deux états.
  4. ONU, 17 objectifs de développement durable, 25 septembre 2015 : Objectif1 : Éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde ; Objectif10 : Réduire les inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre ; Objectif11 : Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables

Bibliographie 

Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) de la République du Sénégal, RGPHAE 2013, www.ansd.sn

Arnold Van Gennep, « Les rites de passage », Réimpression de l’édition de 1909 Émile Nourry, augmentée en 1969, Mouton and Co et Maison des Sciences de l’homme. Paris : Éditions A. et J. Picard, 1981, 288 pp + 29 pp, Site web : http://classiques.uqac.ca/

Lombard, J., Sakho, P. & Valton, C. (2019). Le nouvel horizon sénégalais : Peuplement et urbanisation des campagnes occidentales aux périphéries orientales. L’Espace géographique, 48, 306-328. https://doi.org/10.3917/eg.484.0306

Ongo Nkoa, B. & Song, J. (2019). Urbanisation et inégalités en Afrique : une étude à partir des indices désagrégés. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 447-484. https://doi.org/10.3917/reru.193.0447

ONU, 17 objectifs de développement durable, 25 septembre 2015, www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-development-durable/


[1] Rapport de l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) 2013 sur le recensement général de la Population

[2] FSAPH : Fédération Sénégalaise des Associations de Personnes Handicapées

[3] Notion utilisée par Arnold Van Gennep (« Les rites de passage » publié à Paris en 1909) pour désigner une personne qui est dans une situation intermédiaire.

[4] Lombard, J., Sakho, P. & Valton, C. (2019). Le nouvel horizon sénégalais : Peuplement et urbanisation des campagnes occidentales aux périphéries orientales. L’Espace géographique, 48, 306-328. 

[5] ONU, Objectifs de Développement Durable, 25 septembre 2015.