Genre et villes : les deux sœurs rivales

Essai lyrique

Dakar et Abidjan, deux des métropoles les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest, se lancent dans une course vers la modernité grâce à d’importants investissements dans les transports et les infrastructures urbaines. Mais au-delà du béton et des câbles, une histoire plus profonde se dessine : celle de deux villes rivales, imaginées comme des sœurs, qui ne se disputent pas seulement le prestige, mais aussi une vision de futurs urbains inclusifs et habitables. Cet essai lyrique explore comment Nara et Bija, noms métaphoriques donnés à Dakar et Abidjan, incarnent les espoirs et les tensions d’une planification urbaine sensible au genre.

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Dakar et Abidjan font actuellement l’objet d’énormes investissements qui devraient contribuer à l’amélioration des conditions de vie de leurs populations. En particulier, les infrastructures et les services modernes de transport se multiplient pour répondre à diverses préoccupations, parmi lesquelles un cadre de vie plus avenant, une mobilité urbaine durable, l’inclusion sociale, etc.

L’article relève les efforts notés dans les pratiques actuelles de l’urbanisme dans deux villes-phares de l’Afrique de l’ouest : Dakar (Nara, dans le texte) et Abidjan (Bija). 

Cette contribution, dans une forme métaphorique met en scène deux sœurs (Nara/Dakar et Bija/Abidjan) dont la rivalité, dans la réalité, est à chaque occasion poussée à des niveaux parfois admissibles, parfois pathétiques mais toujours vifs et passionnés. 

Explication de texte

Plus de soixante ans après les indépendances, Dakar et Abidjan présentent encore des atours de « belles jeunes femmes (ayant cependant) grandi trop vite », selon les termes de André Guillerme et Babou Bazié, principaux animateurs d’un séminaire sur les modalités de la rénovation des villes africaines[1], déjà en 1995. Malgré divers écueils, elles tentent de relever le pari du développement durable mais aussi celui de l’inclusion sociale dans un écosystème caractérisé par la pluralité des acteurs, la complexité des enjeux et défis et le déficit des ressources.

L’article met aussi en lumière les efforts consentis par rapport à la dimension genre. Cela est évoqué dans le texte à travers la promotion de jeunes femmes (Lirane, l’abidjanaise, et Amina, la dakaroise). Toutes les deux exercent de métiers prestigieux dans des compagnies de transport moderne, loin des rôles de guichetières ou de vendeuses à la sauvette qui étaient jadis leur lot. 

A travers Lirane, émergent aussi les déboires des citadines dans leurs aspirations et, aussi, dans leurs relations parfois conflictuelles avec leurs parents. Hawa, fille de Lirane, est le trait d’union entre celle-ci et sa mère, Bija. Avec Amina, en plus de la promotion des femmes qui jouent les beaux rôles, la problématique de l’inclusion sociale ressort sous un autre angle avec la Cité des-Sans-Vergogne qui symbolise la tristement célèbre Cité des-Imbéciles, à Dakar.

Les références aux artistes dans les lieux de vie (street art) renvoient à la ville africaine souhaitée : moteur de développement, confortable mais aussi joyeuse et festive. Une ville où le processus d’urbanisation est davantage maîtrisé dans sa conception, sa réalisation et sa gestion, à travers une approche concertée et inclusive dont une des clefs serait, entre autres, une meilleure pratique des méthodes et outils du génie urbain.

Les deux sœurs rivales

Comme toujours, au mois de mars, il faisait chaud. La fin de la saison sèche s’accompagnait cependant de pluies inhabituelles en cette période de l’année. Les experts, à longueur de journée, relient cela aux changements climatiques. 

Malgré tout, la ville s’embellissait de façon remarquable, après des années d’épreuves qui n’ont épargné personne.

Bija, reine parmi les reines, jadis scrutée comme une top-modèle, se relevait ainsi d’un passé traumatisant qu’elle espérait définitivement derrière elle et sa famille. La grande ville se refaisait sur elle-même à travers de grands travaux d’aménagements. Les programmes d’infrastructures devenaient de mieux en mieux réfléchis et plus tournés vers la satisfaction des besoins des habitants. L’ingénieur écoutait davantage le sociologue. L’architecte daignait discuter avec l’urbaniste. L’hygiéniste, le médecin et l’environnementaliste étaient conviés aux grandes messes qui se tenaient avec les partenaires pour décider, planifier et agir ensemble. 

Dans cette ville qui se reprenait couleurs et goût à la vie, Lirane, fille de Bija, cherchait sa voie. A vingt-cinq ans, la jeune fille exacerbait sa mère par son indépendance d’esprit et des choix de vie à l’opposé de ce que celle-ci rêvait pour elle. Elle avait bien fini de décrocher son diplôme à la prestigieuse Ecole Supérieure de Formation Maritime (ESFORM). Mais, elle restait encore chômeuse. Malgré des stages pratiques obligatoires pour obtenir le grade de Capitaine au Long Cours, son rêve d’intégrer la prestigieuse Compagnie de Transport Fluvial (COTRAF) restait inabouti. Sa mère avait certes des relations tentaculaires dans tout l’appareil d’Etat et pouvait faciliter les choses. Mais, elle n’est jamais intervenue. Non pas parce qu’elle y répugnait. Mais, tout juste parce qu’elle nourrissait le secret espoir de voir sa fille préférée la rejoindre dans l’administration de son florissant commerce de tissus.

Ses innombrables magasins, dans les grandes avenues et les hôtels renommés comme dans les marchés des quartiers populaires, lui rapportaient suffisamment pour qu’elle ne daigne accepter de voir sa fille s’adonner à des emplois salariés, fussent-ils dans le personnel d'encadrement de la navigation fluvio-lagunaire. Pour Bija, cet emploi ne serait pas moins misérable que celui de ces milliers de filles venues du nord et vendant en ambulatoire, parfois à la sauvette dans les quartiers, les gares et les marchés, diverses menues marchandises. 

Lirane n’en avait cure. Elle avait quitté la maison familiale sitôt le baccalauréat en poche. Elle avait été admise haut-la-main à l’ESFORM. Elle en est sortie quelques années plus tard majore de sa promotion et, peu de temps après, mère d’une adorable petite fille. Hawa, fruit d’un fugace coup de foudre avec un déluré et immature condisciple, n’en est pas moins la prunelle de ses yeux. Bija l’ayant adoptée depuis sa naissance, de petits boulots lui permettaient de participer de façon modique à la prise en charge de sa fille en attendant de décrocher la lune à la COTRAF. 

Et, c’est justement ce qui se réalisait, ce matin. Un coup de fil d’un responsable, après de froids salamalecs, lui annonçait son recrutement. Les services concédés à la société s’élargissait avec la décision du gouvernement d’utiliser davantage la lagune pour accroitre l’offre de transport public. De fréquentes mises à l’épreuve à travers des contrats à durée déterminée avaient, depuis longtemps, positionné Lirane comme une potentielle titulaire d’un poste de commandant de bateau-bus. Son rêve devenait réalité. 

Elle était en passe de faire autant que sa cousine, Amina. Ce qui ne déplairait sans doute pas à Bija, tant sa rivalité avec sa sœur, Nara, était toujours vivace malgré les années et la distance.

Nara, autre reine parmi les reines et fille ainée de la famille, se refuse de vieillir. Elle se considère toujours, et à juste raison, comme une belle jeune femme. Elle a cependant grandi trop vite. A un moment, elle était très fatiguée. Elle avait mauvaise mine. Mais, elle a toujours su rester fière et digne, avec l’appui de son époux. Lorsqu’elle se plaignait de l’usure de ses vêtements, des accrocs dans ses dessous, lorsqu’elle voulait cacher sa misère et ses rides, son mari faisait appel aux meilleurs spécialistes qui, chacun dans son domaine, intervenaient avec toute leur bonne volonté et expertise. Chacun a donc opéré, à la demande, isolément, souvent à vif, commotionnant la vie environnante. Et, bien entendu, chacun a réclamé ses honoraires, toujours plus élevés et le mari, pour prouver qu’il était toujours amoureux, payait, sans regarder.

Aujourd’hui, Nara ne veut plus souffrir pour être belle. Gestionnaire de son porte-monnaie, elle veut en avoir pour son argent et économiser le plus possible pour subvenir aux besoins toujours plus grands du ménage. Elle a donc son médecin généraliste, le réputé docteur Badou Bazié, un médecin suffisamment compétent, qui tient à jour sa fiche de santé. Comme conseiller, le docteur Bazié coordonne, en les hiérarchisant, les interventions ponctuelles. Et, cerise sur le gâteau, son cadre de vie s’améliore également.

Dans sa ville, tout comme chez Bija, le sociologue, l’urbaniste, l’hygiéniste, le médecin et l’environnementaliste n’en sont plus aux murmures. Ils s’expriment à pleine et audible voix. Les artistes s’en donnent également à cœur-joie. Les fresques décoratifs des murs séparant les voies ferrées et la Cité des Sans-Vergognes ravissaient Amina chaque fois qu’elle les dépassait, du haut de sa cabine de pilotage du TURBAN, le Train Urbain de Banlieue. Ce joyau des transports modernes traversait ce bidonville qui, comme le Sphinx, renaissait toujours des multiples tentatives d’éradication par les autorités, municipales comme centrales. Des musiciens, issus en grande partie du quartier, égaillaient les millions d’usagers quotidiens des transports collectifs, désormais convaincus de leurs réels avantages comparativement aux modes motorisés privés. La ville dans son ensemble, et à longueur d’année, se donnait en spectacle à travers des manifestations culturelles, aussi bien de quartier que d’envergure nationale et internationale.

La ravissante Amina faisait ainsi la fierté de Nara. Le choix porté sur elle pour le convoyage des plus hautes autorités du pays et leurs invités de marque lors de l’inauguration du TURBAN raffermissait ce sentiment. Son professionnalisme, ses idéaux et son engagement pour l’équité et la justice, notamment pour la promotion des femmes, ont fait d’elle la leader incontestée du puissant Syndicat Autonome des Professionnels des Rails (SAPR). 

Aussi, a-t-elle beaucoup influé sur sa cousine Lirane. Celle-ci, suivait certes ses aspirations et faisait front à sa puissante mère. Mais, elle n’en nourrissait pas moins un secret espoir de rapprochement avec Bija qui avait d’ailleurs déjà été amorcé à la naissance de Hawa. 

Son recrutement comme Capitaine au Long Cours destinée au commandement de l’Akwaba-Line, de la dernière génération des bateaux-bus acquise par la COTRAF, flatterait surement quelques égos que Bija se ferait un plaisir de faire sentir à sa sœur, Nara. 

La notification lue, Bija composa le numéro de Nara qui décrocha aussitôt. Sans même saluer, elle déclara à sa sœur :

  • Alléluia, tes prières sont exaucées. Lirane est le Commandant de l’Akwaba-Line.
  • Alléluia, répondit celle-ci.

Et elle raccrocha.


[1] BAZIE Babou, GUILLERME André. (dir.) : Le génie urbain au Sénégal, Actes du séminaire de Dakar, TMU-URA CNRS/PADDUS, 22-24 novembre 1995. Babou Bazié devient dans notre texte Dr Badou Bazié. Une façon de leur rendre hommage, lui et A. Guillerme, mais aussi d’éviter des renvois pour les emprunts à leurs réflexions sur la ville africaine.