Alors que les zones frontalières rurales du Sénégal se transforment sous l’effet des pressions de l’urbanisation, des villages comme Séléty et Keur Ayib deviennent des fronts inattendus du changement. Portées par le commerce transfrontalier, les migrations et les liens identitaires, ces communautés autrefois isolées révèlent désormais comment la croissance urbaine redéfinit la vie le long de la frontière entre le Sénégal et la Gambie, soulevant de nouvelles questions sur l’avenir des espaces ruraux.
L’urbanisation reste un des phénomènes majeurs qui ont marqué l’humanité au courant de ce siècle. Le monde rural a constitué le terrain de matérialisation de l’extension ou de l’émergence urbaine. A l’évidence, dans les espaces frontaliers où le phénomène a comme socle les relations à la fois transfrontalières et villes/campagnes, il se manifeste avec plus d’acuité. Les villages-frontières de Séléty et de Keur Ayib ont servi de terrain d’analyse de la transformation socio-spatiale des espaces ruraux sénégalais. En effet, la dynamique transfrontalière que connait la zone est aujourd’hui un facteur principal d’urbanisation. Les tendances spécifiques relatives au contexte de la frontière sénégalo-gambienne qui concerne l’urbanisation des villages, suscitent un réel questionnement. Il résulte de l’analyse que la situation par rapport à la ville frontière et la forte identité des territoires favorisent les dynamiques transfrontalières qui contribuent aux mutations de ces espaces ruraux.
De nombreuses recherches ont été menées sur les espaces frontaliers. Mais, les connaissances que l’on peut en tirer se limitent souvent à certains aspects de la vie et à l’identité socioculturelle et économique. Elles n’abordent que rarement le phénomène d’urbanisation des espaces ruraux situés le long des frontières.
Keur Ayib se situe au sud-est de la région de Kaolack sur la RN4 à 258 kilomètres de Dakar et à 119 kilomètres de Banjul. Cette petite bourgade est créée en 1945 par Ayib Guèye. Quant à Séléty, il est localisé au nord-ouest de la région de Ziguinchor sur la RN5 à 366 kilomètres de Dakar et à 55 kilomètres de Banjul (figure 1).
Figure 1 : Séléty et Keur Ayib dans l'espace transfrontalier sénégambien
Ces villages-frontière ont connu une croissance très rapide ayant fait de ces localités un terrain où le rythme d’urbanisation est un des plus soutenus. Au-delà de la situation géographique dans l’espace transfrontalier sénégambien, ces localités présentent aussi de fortes similitudes. En effet, si elles apparaissent excentrées par rapport aux centres urbains du pays, elles sont toutefois ouvertes sur les villes frontières gambiennes. Notre choix pour ces villages-frontières se fonde sur les transformations spatiales et les mutations socio-économiques. Ces zones sont connues par leurs dynamismes transfrontaliers.
Les espaces ruraux sénégalais situés sur la frontière avec la Gambie connaissent de réelles transformations socio-spatiales que nous décrivons dans ce travail comme dynamiques urbaines. Ces dernières sont analysées grâce aux indicateurs et facteurs d’urbanisation. Les inégalités subséquentes entre ville et campagne à la fois au plan éco-géographique et selon les potentiels économiques sont des facteurs de la mobilités interne des sénégalais.
Les dynamiques d’urbanisation sont sous-tendues par des éléments sociaux et spatio-temporels. En effet, l’urbanisation peut être considérée comme un phénomène de transformation des modes de vie de la société. Au cours de ces dernières décennies, nous observons de profondes mutations de certains espaces ruraux sénégalais situés le long de la frontière avec la Gambie. Ce phénomène se manifeste surtout au niveau des villages situés sur les axes frontaliers (Karang, Séléty, Keur Ayib…). Ce processus socio-spatial peut être mesuré à travers l’explosion démographique, les activités socio-économiques, la mutation spatiale…
D’emblée, la croissance démographique qui sévit dans ces villages a atteint un rythme défiant toutes les statiques. Par exemple, de 1988 à 2010, Keur Ayib est passé respectivement de 782 à 4000 habitants (Diallo, 2014) soit une différence 67,2 points en espace de 22ans. En réalité, au-delà du croît naturel important, le peuplement est essentiellement alimenté grâce à un solde migratoire positif. Ainsi, sur les 100 personnes interrogées, 52% se déclarent étrangers contre 48% qui sont des autochtones. Ce poids démographique constitue un véritable indicateur d’urbanisation dans les campagnes sénégalaises. Cette idée est confortée par l’ancien maire de Médina-Sabakh, commune dont Keur Ayib est un des villages le plus important, qui décrit le poids démographique en ces termes : « Keur Ayib s’étouffe et la demande en logement et service augmente de jour en jour. L’urbanisation rapide est un phénomène réel et souffre du manque de planification » (entretien du 12 août 2023).
En outre, un simple regard du paysage permet de noter la forte mutation du bâti. Au cours de ces dernières décennies, l’habitat se modernise au rythme des arrivants et de nouveaux secteurs d’activités rentables. Il y apparaît de plus en plus des constructions en terrasse et en hauteur dans les villages sénégalais. De ce fait, les résultats de l’étude illustrent ce phénomène avec acuité. Sur le total de 100 personnes interrogées, 83% habitent dans un logement moderne avec 24% en phase transitoire contre 17% vivant dans un habitat traditionnel (figure 1).
Source : Travail de terrain, 2023
Figure 2 : Le type d'habitats dans la Zone de recherche
Il faut noter davantage une construction de logements modernes par certaines classes sociales émergentes. Ces maisons sont souvent destinées au loyer de certains fonctionnaires de l'État. En plus, l’habitat qui, jadis était ouvert devient fermé (figure 2). C’est donc une marque d’une société qui s’urbanise.
Source : Travaux de terrain, 2020
Figure 2 : Habitat traditionnel dans l’espace rural frontalier
Source : Travaux de terrain, 2020
Figure 3 : Le nouveau type d'habitat dans l'espace rural frontalier
Au-delà, il s’y ajoute un étalement exponentiel de l’espace (figure 4). En effet, des villages et villes, jadis distants forment aujourd’hui un continuum. Cette occupation rapide et spontanée de l’espace crée un désordre et une précarité entrainant un problème de planification.
Figure 4 : Dynamiques spatiales de Keur Ayib de 2004 à 2021
L’urbanisation des espaces ruraux sénégalais s’explique essentiellement par la crise du monde rural et les opportunités offertes par les villes secondaires. Depuis leur création, la principale activité développée dans ces villages était l’agriculture. En effet, l’économie rurale, basée sur l’exploitation de la terre et la transformation des produits, occupait la majorité des habitants. Elle permettait aux paysans de garantir une autosuffisance alimentaire. Cependant, avec la sécheresse des années 70 et la détérioration des termes de l’échange, elle subit une véritable crise. La recherche d'alternatives pousse les ruraux vers une reconversion dans les secteurs du commerce, de l’artisanat, du tourisme et des services.
Parmi les facteurs explicatifs de la dynamique urbaine, on peut souligner la position géographique, le développement du réseau routier, le faible coût du foncier… En effet, les villages situés au bord de la frontière comme à proximité des villes secondaires ont bénéficié des opportunités telles l’existence du réseau routier et l’accessibilité foncière qui ont accéléré leur urbanisation. Au niveau des villes secondaires, on y note aussi un boom démographique, la promiscuité, l’insécurité, le rayonnement de l’informel et la forte demande en services sociaux de base. Les conséquences majeures qui découlent de cet état de fait sont une saturation des structures et infrastructures dédiées mais aussi une disparition des activités traditionnelles et une spéculation foncière source de conflit entre autochtones et migrants.
Les zones de transit sont les principaux lieux d’attraction. En réalité, le nombre important de personnes qui transitent dans ces lieux font que le commerce et d’autres activités connexes y sont très rentables. Les nouveaux acteurs ont besoin de transformer cet espace jadis agricole pour leur habitat et le rayonnement des activités. Dans le contexte des villages frontières, l’urbanisation est essentiellement soutenue par la migration. Celle-ci s’explique par plusieurs raisons dont les principales sont décrites dans les exemples de Keur Ayib et de Séléty (figure 5).
La double consommation et l’opportunité de voyage dans le reste du pays ont encouragé l’explosion démographique et les mutations socio-spatiales des villages sénégalais situés le long de la frontière Sénégal/Gambie. Rappelons que la proximité des centres urbains gambiens et la différence de monnaies et de prix ont développé de fortes relations villes-campagnes. Ce qui constitue aussi un facteur d’urbanisation de ces espaces ruraux sénégalais. En outre, les villages sénégalais peuvent être considérés comme une périphérie du centre-ville gambien. Ils sont également les dortoirs des travailleurs citadins.
Le travail et les crises politico-administratives occupent une part non négligeable dans la transformation des espaces ruraux en zone de frontière (26%). En effet, les coups d’État en Gambie et le conflit en Casamance sont les principales raisons d’immigration. Ces espaces étaient les lieux de refuge pendant des moments d’instabilité. Beaucoup de réfugiés en ont profité pour posséder des terres et s’y installer définitivement. La communautarisation a également joué un rôle dans la dynamique d’urbanisation (4%). En effet, cette communautarisation renvoie à l’appartenance à un même groupe familial, ethnique sur lequel se construit le territoire. Elle est un facteur de territorialisation de population vivant entre soi dans quartiers perçus comme socialement homogènes (Capron, 2006).
Source : Travail de terrain, 2023
Figure 5 : Les principaux facteurs d'immigration dans notre zone de recherche
Le boom démographique, la diversité des secteurs d’activités et la présence de fonctionnaires ont contribué à hausser le niveau de vie. La conséquence est alors la transformation du paysage à la fois par la mutation de l’habitat, la densification et la consommation des terres agricoles et l’apparition de nouveaux modes de vie (pratiques alimentaires, mode vestimentaire). En effet, la réalisation de grandes infrastructures, de nouvelles cités abritant des services et des logements contribue à la modernisation du bâti dans des espaces ruraux. Dans cette perspective, le programme de logement social de l’Etat du Sénégal, « une famille un toit », qui se réalise dans le périurbain contribue à l’urbanisation de ces espaces ruraux. Par exemple, Keur Ayib doit recevoir un aménagement sur une superficie d’environ 50 hectares pour 1500 parcelles de ce projet. La cité douane qui doit être aménagée sur une superficie d’environ 5 hectares et abriter 300 logements conforte cette idée de l’urbanisation rapide des zones frontalières.
En plus de ces facteurs évoqués, il faut rappeler que le temps d’arrêt du voyageur dû au contrôle frontalier, est une source d’urbanisation. Il participe à la diversification des secteurs d’activités surtout informelles (Figure 6). On y note le rayonnement du commerce, de la location de matelas de dortoirs, de la restauration, des services de transfert d’argent, du transport hippomobile et de motos jakarta. Ils sont selon des sources très rentables. Depuis ces dernières décennies, il apparaît de plus en plus des installations touristiques. Ce qui constitue pour ces espaces une opportunité économique qui accélère les mutations socio-spatiales facteur d’urbanisation et de crises des valeurs.
Source : Travail de terrain 2020
Figure 6 : Activités économiques squattant les grands axes routiers
Conclusion
En ce XXIème siècle, le monde est devenu essentiellement urbain. L’urbanisation qui a atteint son apogée dans les pays développés, se manifeste aujourd’hui de manière rapide et anarchique dans les pays du Sud. Le Sénégal, à l’instar des autres pays ouest africains, connait une urbanisation accélérée qui se développe de plus en plus dans le monde rural. Ce processus est soutenu par des facteurs pluriels.
Ainsi, aux crises du monde rural ayant entrainé une recherche de moyens d’existence, s’est opérée une forte mutation ou recomposition socio-spatiale. Le développement de nouveaux secteurs d’activités alimentés par des dynamiques transfrontalières et des relations ville/campagne connait un rayonnement fulgurant dans les villages frontières. Il se manifeste par un étalement spatial rapide résultant à la fois d’un dynamisme démographique intrinsèque et d’apports migratoires de villages et villes de l’intérieur. La proximité avec la ville secondaire, la facilité de voyage, l’effet-frontière et l’accessibilité foncière sont les moteurs de la dynamique d’urbanisation qui s’y observe. Dès lors, si cette urbanisation a haussé le niveau de vie des ruraux, elle peut par contre être un terreau fertile au développement de phénomènes tels que les crises alimentaire, foncière et le problème de planification, d’assainissement.
Notes
Présentation du terrain de recherche
Références bibliographiques
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