Violences basées sur le genre dans un contexte de COVID-19 au Sénégal

Commentaire

Pour accompagner l’état d’urgence décrété le 23 mars 2020 au Sénégal, des mesures assez restrictives furent mis en place : limitation des déplacements (interdiction de transport d’une région à une autre, un couvre-feu à de 20h à 6h du matin), une interdiction de rassemblement de quelque nature que ce soit ont duré pendant trois mois avant d’être levés le 30 juin 2020.

 
Femme en désarroi

N’ayant pas d’autres choix avec la fermeture des écoles et le ralentissement des activités économiques, les familles étaient obligées de toutes rester dans les maisons. Cette présence des familles (femmes, enfants et adultes) peut exposer à d’éventuels cas de violences dans la mesure où l’espace domestique au Sénégal demeure le principal lieu d’exercice des violences basées sur le genre[2].  En cas de pandémie, les femmes et les filles peuvent être plus à risque, par exemple, de violence entre partenaires intimes et d'autres formes de violence domestique due à des tensions accrues au sein du ménage.

Les expériences et les leçons retenues démontrent que les pandémies aggravent les inégalités et les vulnérabilités existantes entre les sexes, augmentant les risques d'abus[3]. Déjà en avril 2020, la Banque mondiale alertait que l'incertitude économique et le stress, combinés aux mesures de confinement et à la limitation de nombreux services, avaient provoqué une hausse inquiétante de la violence intrafamiliale dans les pays touchés par l’épidémie..[4]

C’est ainsi que l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS) en collaboration avec la Fondation Heinrich Böll – Dakar, Sénégal s’est engagée en vue de cerner la situation des VBG en période de COVID-19 dans trois (3) boutiques de droit de l’AJS à savoir Kaolack, Ziguinchor et Sédhiou. Cette collecte a mis l’accent sur les femmes ayant saisi les boutiques de droits pour des raisons de violence durant les deux périodes : période avant Covid (janvier-février 2020) et pendant COVID (avril-mai 2020).

 

Prévalence des violences selon les périodes (avant et pendant COVID-19)  

PÉRIODE

Nb. cit.

Fréq.

Avant COVID (Janvier-Février)

67

43,8%

Période COVID (Avril-Mai)

86

56,2%

TOTAL OBS.

153

100%

Les femmes victimes des violences recensées au niveau des boutiques de Droit de l’AJS représentent 43,8% avant COVID-19 (janvier à février) contre 56,2% durant la période COVID-19 (avril à mai) passant de 67 à 86 soit une augmentation de12,4%.

 

Typologie des violences basées sur le genre subies par les bénéficiaires selon les périodes

Typologie des violences basées sur le genre subies par les bénéficiaires selon les périodes

En période de pandémie, la demande d’assistance pour motif de violence économique a augmenté. Comparées aux nombres de cas en période avant COVID, les femmes sont deux fois plus victimes de violence économique en période COVID soit 64,9 % des cas enregistrés durant ces deux périodes. Parmi ces cas, 79,7% concerne le défaut d’entretien et 20,3% le refus de donner la dépense quotidienne ou la pension alimentaire. Il s’agit des manquements aux obligations des charges du ménage dus à la réduction des revenus du couple surtout du chef de ménage.

 « Cette situation a empiré, car avant la COVID-19, mon époux me remettait selon ses humeurs 30 000, 20 000, 15 000 FCFA, sommes largement insuffisantes pour assurer tous nos besoins (alimentaire, vestimentaire, médical, pharmaceutique et scolaire). Durant la COVID-19, il nous a complètement abandonné.e.s, mes enfants et moi à notre sort. Il refuse catégoriquement de nous entretenir. Et les membres de ma famille qui me soutenaient ne peuvent plus le faire, car cette période est difficile pour tout le monde. Ils ont eux aussi une famille à nourrir, vêtir, soigner en somme entretenir. Qui plus est, il a contracté un second mariage à Dakar et ne répond plus à mes appels me laissant supporter seule ce lourd fardeau. » N K : 38 ans, mariée et mère de 4 enfants mineurs_Kaolack

En plus des violences économiques (privation de ressources financières et maintien dans la dépendance), les données révèlent une recrudescence de violences physiques et psychologiques de la part de leurs partenaires masculins comparés à la période avant la COVID-19. Ainsi, il est remarqué en période COVID-19 plus de femmes victimes de violences psychologiques (soit 57,10%) et physiques (soit 58,30%) que pendant la période avant COVID où moins de 43% des femmes sont concernées par les violences psychologiques et 41,7% par des violences physiques. En effet, l’augmentation des violences physiques trouve un répondant dans le confinement et les restrictions de déplacement a favorisé l’isolement social et instaurent l’enfermement des femmes ou des filles avec leurs « agresseurs ».   

 (…..) Avec la réglementation des heures d’ouverture des marchés, l’absence et l’interdiction de certains moyens de transport même des Jakartas qui me permettaient de rallier le marché de Kolda et mon domicile conjugal, j’étais obligée de rester à la maison et de demander la dépense quotidienne ce qui entraine très souvent des tensions entre mon époux et moi. Je subissais des violences économiques qui ont même entrainé des disputes, des coups et blessures volontaires qui pouvaient bien créer des traumatismes chez nos enfants mineurs. B.K, Kolda 

Je suis victime de violence physique et sexuelle de la part de mon époux. En plus, la présence de ma belle-famille n’arrange guère la situation. Avant la COVID-19, je me rabattais sur ma famille quand la situation devenait insupportable, mais avec le semi-confinement je ne pouvais pas quitter la ville. Néanmoins les consultantes de la boutique de droit ont réussi à calmer les ardeurs de mon époux à travers la médiation qu’elles ont menée avec brio. K. S victime de violences psychologiques Kaolack

Toutefois, même si la pandémie s’est traduite par l’accentuation des violences dans certains couples, les témoignages faits par certaines victimes en situation de violence révèlent également des situations de rapprochement de certains couples en difficultés suite à la COVID-19. Pendant les deux premiers mois de la COVID-19 où le couvre-feu est instauré, des couples ont eu l’opportunité de passer plus de temps ensemble. Ce qui a permis d’apaiser et/ou de renforcer leur stabilité. Dans les enquêtes, certaines victimes ont affirmé qu’il y a un impact positif du « semi-confinement » avec la présence du ou de la conjointe à des heures raisonnables.

Durant la période de la COVID-19, la situation s’est améliorée parce que mon époux contribuait de plus en plus aux charges du ménage. Le fait de rester à la maison l’a poussé à donner la dépense quotidienne. K.N. victime de violences économiques, Sédhiou

« La période de confinement nous a rapprochés, car la plupart des livraisons de marchandises que je devais faire, c’est lui qui s’en chargeait et il le faisait convenablement. », F.S., Victime de violences physiques, Boutique de droit de Pikine

Catégories d'âge les plus concernées selon les périodes (avant et pendant la COVID-19)

Catégories d'âge les plus concernées selon les périodes (avant et pendant la COVID-19)

L’analyse par groupe d’âge selon le type de violence subie au cours des deux périodes montre que la violence basée sur le genre touche toutes les catégories d’âge. Toutefois, certaines tranches d’âge sont plus touchées par les VBG que d’autres en période de COVID-19. La tranche d’âge 41 à 50 ans est la catégorie d’âge la plus affectée par les questions de violence en temps de pandémie. En effet, elle comptabilise plus de 62,3 % des cas de VBG en période COVID-19 contre 37,7% des cas dans le période avant COVID-19. Elle est suivie de la tranche de 31 à 40 ans qui enregistre un plus de cas de victime de violence en période soit 51, 60% contre 48, 4% en période avant COVID-19. Les tranches de 11 à 20 ans et 51-60 ans sont les moins concernées par les violences de genre en temps de pandémie. Ce résultat peut être mis en lien avec la situation professionnelle des bénéficiaires qui sont majoritaires des femmes ménagères, souvent sans emploi, généralement âgé de 40 à 50 ans.

Le secteur informel : majorité des cas de demande d’assistance reçus dans la période de COVID-19
 

Catégories professionnelles les plus concernées en période de COVID-19 (avril– mai 2020)

Catégories professionnelles les plus concernées en période de COVID-19 (avril– mai 2020)

L’analyse selon la branche d’activité des femmes victimes de violences recensées montre que celles exerçant dans le commerce (vendeuse), la restauration, la santé (assistant ou infirmière) et l’école (élève) représentent respectivement 67,4%, 60,0%, 60,0% et 57% durant la période du COVID-19 contre 16,7%, 30,0%, 30,0% et 43% avant le COVID-19. D’autres catégories subissent légèrement plus de violence en temps de pandémie. C’est le cas des enseignantes (54,5%), des ménagères (52%).

La majorité des cas de demande d’assistante reçus en cette période de pandémie se retrouvent dans le secteur informel et occupent en majorité des emplois peu payés. Ces femmes ont le plus souvent en charge toute la famille.

« Durant la période de COVID-19, ma situation a empiré.  Avant ma situation n’allait pas bien, mais je m’en sortais car je faisais de petits commerces pour subvenir aux besoins de ma famille. Je suis femme au foyer avec des enfants, mon époux a totalement arrêté de donner la dépense quotidienne en raison de la COVID-19, car il dit que l’économie du pays ne va plus et qu’il doit faire des économies et cela en dépit du peu qu’il nous donnait avant la maladie. Je suis victime de violence économique en cette période vu que j’ai arrêté mon petit commerce en raison de la pandémie qui touche le pays. Pour m’en sortir davantage je me rabats sur ma famille (mère et sœurs) ou sur mes relations pour avoir un peu d’argent afin de prendre soin de mes enfants. »  K. S victime de violences physiques, Thiès

La suspension des audiences civiles dans les cours et tribunaux a impacté les procédures de divorce

a suspension des audiences civiles dans les cours et tribunaux pendant quatre semaines a eu un impact sur les procédures de divorce. Des victimes ont souligné ce fait et ont montré leur désarroi.

« J’ai mal vécu les premiers mois de la COVID-19. Une situation très dure car je suis en état de grossesse avec beaucoup de besoins. J’ai été violentée par mon époux et mon beau-frère avant d’être mise dehors, de surcroît j’ai perdu mon activité économique. On m’a mise dehors sans rien et depuis je valse entre la police et le tribunal sans solution urgente malgré le constat d’huissier. »  SD, 40 ans mariée, Boutique de droit de Pikine.

Ces données présentant la situation des violences basées sur le genre dans ce contexte de covid sont corroborées par la Video : Violences faites aux femmes en temps de COVID : 2 Organisations pour un même combat


[1] IASC, Mars 2020, Orientation provisoire, alerte sur le genre pour la pandémie de COVID-19, p.1. 
[2] Banque Mondiale, 20 avril 2020 : Femmes et hommes ne sont pas égaux face au coronavirus, https://blogs.worldbank.org/fr/voices/femmes-et-hommes-ne-sont-pas-egaux-face-au-coronavirus-COVID-19.
[3] IASC, Mars 2020, Orientation provisoire, alerte sur le genre pour la pandémie de COVID-19, p.1. 
[4] Banque Mondiale, 20 avril 2020 : Femmes et hommes ne sont pas égaux face au coronavirus, https://blogs.worldbank.org/fr/voices/femmes-et-hommes-ne-sont-pas-egaux-face-au-coronavirus-COVID-19.