"Cela suffit!" - entretien avec Oumy Ndour, journaliste et activiste

Oumy Ndour est journaliste à la télévision nationale du Sénégal et activiste des droits de la femme. Les problématiques liées à la femme et à l’enfant l’ont toujours intéressée mais c’est il y a à peu près trois ans qu’elle s’est réellement engagée dans cette cause, en lançant avec une amie la plateforme Facebook Ladies Club Sénégal. La plateforme exclusivement dédiée aux femmes, est un espace virtuel fermé sur Facebook qui permet aux femmes de débattre de toutes les problématiques qui les concernent.

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Qu’est ce qui a créé ce déclic pour que vous créiez la plateforme Facebook Ladies Club Sénégal ?

C’est parce qu’on s’est rendu compte en suivant les différents groupes consacrés aux femmes sur les réseaux sociaux au Sénégal qu’il y avait tellement de potentialités mais tellement mal exploitées. Souvent, on n’y parlait que de futilités, de questions liées à comment bien s’occuper de son mari, comment faire pour se débarrasser de la coépouse, ou comment faire pour ne pas en avoir du tout, etc.

Pourtant quand on regardait les profils de ces femmes, on se disait que c’est dommage qu’on ne puisse pas exploiter toutes les potentialités qui dorment en elles, en proposant de débattre sur des choses qui peuvent nous pousser vers l’avant.

On s’est dit de rester dans ces groupes parce que ça nous permettait de voir un peu comment marche la sociologie sénégalaise, surtout comment vit la Sénégalaise en 2016. Mais à côté, on fait quelque chose où on essaie de débattre de choses un peu plus sérieuses.

En mai 2019, trois cas de viol dont deux suivis de meurtre ont défrayé la chronique en créant un émoi général et des réactions de part et d’autres de la société civile mais également le gouvernement à travers une sortie du Chef de l’Etat sur la situation. Quel est à votre avis, à ce jour, le réel combat de la société civile en ce qui concerne la promotion des droits des femmes et des jeunes filles ?

C’est difficile à dire mais en toute chose malheur est bon.

Malheureusement, ces trois cas en une semaine ont créé un déclic. Parce que pendant longtemps, moi j’ai considéré que la société civile a fait de bonnes choses mais a tourné un peu rond en étant plus dans l’événementiel.

C’est-à-dire qu’on célèbre la journée internationale des droits des femmes, la journée de la fille, la journée de ceci, etc. mais entre 1999 et 2019 -1999 qui est l’année où la loi sur les violences basées sur le genre a été votée et maintenant- il n’y a pas eu à mon avis de réelles avancées majeures.

Les gens étaient là, la société civile continuait à se mobiliser, en alertant mais les gens étaient sur des phénomènes comme ça où on émouvait l’opinion publique et après on passait à autre chose jusqu’au prochain cas dramatique concernant une autre femme.

Et le fait qu’il y ait eu ces trois cas en une semaine a créé un autre sursaut, du coup tout le monde s’est mobilisé, pas seulement ceux qui sont engagés dans les mouvements de la société civile mais la société dans son ensemble s’est mobilisée. Que ce soit, les femmes, les jeunes, les politiciens, les religieux, etc. Tout le monde s’est dit « Trop, c’est trop ! ».

Du coup, je pense qu’à partir de maintenant, effectivement, l’émoi collectif est retombé mais ça a requinqué la société civile qui s’est dit qu’il faut y aller et sur des propositions concrètes.

C’est pour cette raison que, dans le collectif « Dafa Doye » contre les violences faites aux femmes et aux enfants que nous avons créé suite à ces trois meurtres, on s’est dit qu’on a un objectif concret, clair et précis : c’est qu’il faut qu’une loi sur le viol soit votée. Et cette loi, on veut qu’elle criminalise désormais le viol.

Parce qu’on ne peut pas comprendre, comme le disait la Présidente du Réseau des Femmes Parlementaires, qu’on puisse criminaliser le vol du bétail (en sachant que le bétail volé peut effectivement créer des drames chez nos parents Peulhs) et ne pas criminaliser le viol d’un être humain.  

Le berger à la limite peut reconstituer ce patrimoine, par contre, une femme qu’on viole on lui gâche sa vie à jamais. Si on a pu en arriver au Sénégal à criminaliser le vol de bétail, il faut criminaliser le viol. Que les gens sachent qu’ils n’en prendront pas seulement jusqu’à 10 ans mais qu’ils peuvent rester plus longtemps en prison et que ça permette d’alerter les gens sur le fait que maintenant aucun viol ne restera impuni dans ce pays.

Vous avez parlé il y a un moment d’une société civile dont vous aviez l’impression qu’elle était un peu dormante, légèrement dans l’événementiel en nous présentant dans la foulée, votre collectif « Dafa Doye ». Aujourd’hui, que ce soit dans la continuité ou dans la rupture, que comptez-vous apporter de plus ?

On ne peut pas vraiment dire que nous soyons dans la rupture. Parce qu’on ne jette pas aux orties tout ce que cette société civile a fait, et ce bien avant notre naissance. Au contraire, nous sommes inscrits dans la continuité.

Parce que si moi, par exemple, j’ai pu aller à l’école, faire mes études, jusqu’à un niveau supérieur, venir travailler à la télé, être dans le monde du cinéma, c’est parce que des femmes se sont battues aussi avant. Des femmes et des hommes certes mais surtout des femmes qui ont porté ce combat, mais surtout sur le front de l’éducation, sur le front de la justice, de la santé, de l’accès aux ressources, etc. Et c’est de ces femmes qu’on s’inspire aujourd’hui pour continuer la lutte. Parce que les formes de mobilisation ont changé. La manière dont ces femmes se sont mobilisées dans les années 1960, 1970, 1980, 1990, ces formes-là sont complétement revues, à la lumière des moyens de communication, à la lumière des engagements des unes et des autres.

Et à ce niveau, nous nous engageons dans la continuité de leur action en voulant être plus près du peuple. Parce que souvent ce qu’on a reproché à ses mouvements féministes en général c’est que les populations trouvaient que c’était des mouvements trop élitistes, qui parlaient à une certaine catégorie de femmes, de femmes qui ne pensaient qu’aux études, qui ne prenaient pas en compte les réalités de la société sénégalaise où les femmes doivent être dans certains carcans, ce que je ne cautionne pas.

Mais quand on veut mener des combats pour changer une société, il faut aussi comprendre comment cette société marche et comment adapter son message.

Donc nous sommes dans cette perspective, en nous basant beaucoup sur la facilité que nous offre les réseaux sociaux.

Vous qui êtes journaliste, donc spécialiste des médias, comment analysez-vous ce tollé médiatique avec l’opinion publique qui s’est déchainée ? Est-ce que cela a vraiment un réel impact ?

Un réel impact. Parce que je ne pense pas que si l’opinion publique ne s’était pas tant émue, l’Etat aurait réagi aussi vite. Parce que comme je dis, combien y a-t-il eu de femmes tuées depuis le vote de la loi de 1999 et maintenant ? Chaque année, c’est des dizaines de femmes qui succombent sous les coups d’un conjoint, d’un père, ou de n’importe quel homme.

Et là encore, ce ne sont que les cas qui sont rarement portés à la connaissance de l’opinion publique. Mais combien y a-t-il de femmes qui sont tabassées tous les jours, qui sont tuées et qu’on fait passer par pertes et profits et personne n’en parle.

Par contre, le fait que les gens se soient mobilisés, mais vraiment que tout le monde décide de dire « Dafadoy !»[i] c’est-à-dire « ça suffit », cela a créé un réel impact. De ce point de vue-là, on peut dire que c’est très bien, c’est loin d’être mauvais.

C’est au contraire, d’électrochocs comme ça qu’on a besoin, c’est malheureux de le dire, pour faire bouger les choses.

Cet émoi-là, quand ça arrive maintenant, les mouvements ou les personnes qui acceptent de s’engager doivent pouvoir capitaliser là-dessus. Parce qu’un émoi comme ça, ça finit toujours par retomber et c’est ce qui est arrivé.

Nous avons vu après la manifestation qu’on a organisé à la Place de la nation, des gens nous approcher pour organiser des choses après et n’ont pas réussi à mobiliser parce que l’émoi était retombé. Par contre, c’est à nous qui avons décidé de nous engager d’être sur le terrain, d’être au plus proche des populations et des communautés, de faire de la sensibilisation sur les communautés, Donc, oui, cet émoi que crée ces drames et la mobilisation de l’opinion publique doivent nous permettre de nous engager et de nous projeter un peu plus vers le futur et vers des actes un peu plus concrets.

En restant un peu dans la sphère médiatique, qu’en est-il de la représentation et de la représentativité des femmes dans les médias au Sénégal ? Quelle lecture faîtes-vous de l’image de la femme sénégalaise montrée à la femme sénégalaise dans les médias ?

Vaste question et c’est un de mes combats actuellement. Pour la bonne et simple raison que je me rends compte que ce sont les femmes elles-mêmes qui font le plus de mal aux femmes dans les médias.

Je m’explique. Prenons juste, comme exemple, les titres des émissions qui sont réservées aux femmes dans les médias sénégalais. Je commence par chez moi, à la RTS[ii], l’émission phare réservée aux femmes qui passe chaque matin à 11 heures, elle s’appelle comment : ‘diegg ak keureum’. C’est-à-dire la bonne femme et sa maison.

Vous allez à la même heure sur la 2STV[iii], ça s’appelle Keur Gui : la maison. Vous allez sur la TFM[iv], même si leur émission est plus à caractère social mais quand même plus consacrée aux thématiques liées à la femme, elle s’appelle Wareef, le devoir.

Et des cas comme ça, je peux vous en citer une multitude. Que ce soit maintenant, ou avant, ou à la radio. Donc, moi je me demande finalement quel est le message qu’on envoie à ce public par rapport à la femme sénégalaise. Je ne comprends pas.

Et souvent même les titres des émissions sont en contradictions avec ce qu’elles reflètent.

Parce que, si vous prenez une émission comme diegg ak keureum, on nous montre des femmes qui sont au bureau, dans l’armée, qui entreprennent. Mais non, il fallait dans leur entendement que ça se rapporte à la maison.

Est-ce que finalement, c’est cette image qu’on veut donner de la femme ? Qu’on la confine à la maison ? Chacun fait des choix. Je connais des femmes qui sont très épanouies en ayant choisi de rester à la maison et de s’occuper de leur ménage, après avoir fait de grandes études.

Mais est-ce que c’est comme ça qu’on va développer un pays ? Est-ce que c’est comme ça qu’on va permettre à la moitié d’une population de participer activement à l’émergence d’un pays ?

Je ne suis pas sûre que ce soit la bonne méthode et je reste convaincue que finalement, les femmes elles-mêmes font beaucoup de tort aux femmes à travers les médias.

En plus de ces magazines, on peut aussi parler de la représentation des femmes dans les séries et téléfilms. Quelle image nous renvoie-t-on souvent ? L’image des femmes bimbo, à la peau bien blanchie. Finalement c’est elles qui ont le plus de succès qu’elles aient du talent ou un peu moins. C’est l’image qu’on renvoie maintenant de la femme idéale.

Du coup, les gens ne se rendent même pas compte que c’est une réelle problématique de santé publique qu’ils sont en train de promouvoir, c’est-à-dire la dépigmentation cosmétique avec ces femmes.

Vous voyez, il y a beaucoup de choses à dire. Comment de manière subliminale on leur envoie des messages en leur disant que la bonne femme doit subir même si son mari est infidèle, même s’il est volage, la frappe. Elle doit subir pour pouvoir faire des enfants qui réussiront dans le futur. Oui, mais ces enfants il faut rester vivante pour les voir grandir.

Si on meurt de crise cardiaque et sous les coups d’un mari violent, cela ne sert à rien.

Donc, moi, je pense qu’il faut que les femmes qui sont dans les médias soient aussi conscientes de leur rôle dans la société. Pas de se donner le rôle de moralisatrice. Non, ce n’est pas notre rôle. Mais d’attirer l’attention du public sur certains messages qu’on envoie.

Maintenant, parlons de l’information. Parce qu’à part les magazines, à part le divertissement, c’est-à-dire les téléfilms ou encore les vidéo-clips qui à peu près perpétuent les mêmes stéréotypes, on a aussi l’information.

Quand on prend un journal, que ce soit à la télé ou à la radio, quelle place est réservée à l’actualité consacrée à la femme ?

C’est une portion riquiqui. On parle des femmes le 8 mars, mais dans une forme d’événementiel. Ce qui ne nous permet pas d’aller au fond de réels sujets qui intéressent la vie de la femme sénégalaise aujourd’hui. Et c’est très dommage. Moi, je trouve qu’il y a un grand pas à faire dans les médias, concernant le traitement de tout ce qui touche les femmes.

En prenant le cas d’une des séries sénégalaises les plus populaires actuellement au Sénégal scénarisée et réalisée d’ailleurs par une femme, et qui essaie de montrer des images et des représentations de femmes sénégalaises indépendantes, sûres d’elles, à l’aise dans leur sexualité et leurs choix de vie, etc., cela a aussi défrayé la chronique mais dans un autre sens. Donc, comment à votre avis équilibrer tout ça ?

C’est ce que je disais tout à l’heure à des amis.

En fait, le créateur a le devoir de comprendre la société dans laquelle, il vit. Moi, je suis contre toutes formes de censure de l’œuvre artistique, parce qu’un artiste qui crée c’est à un moment donné, des émotions qu’il a envie d’exprimer et de partager et c’est très subjectif.

Par contre, je reste convaincue que la manière dont on peut aborder les thématiques liées à la liberté et aux droits des femmes au Sénégal, ne peut pas être la même qu’en Allemagne, ou en France, ou dans les pays scandinaves qui ont dépassé certains stades depuis longtemps.

Nous avons nos réalités, nous avons nos traditions. Souvent c’est très difficile à faire bouger mais c’est en y allant étape par étape. Il y a quelques années, qui auraient cru qu’au Sénégal, les langues se déliraient et que les femmes et même les hommes dénonceraient de plus en plus les violences faites aux femmes.

Moi je pense qu’il faut qu’on trouve des moyens de faire comprendre, pas seulement aux hommes mais aux hommes et à certaines femmes que le combat pour l’égalité entre homme-femme, n’est pas un combat des femmes contre des hommes.

C’est un combat et donc il faut que ceux qui acceptent de s’engager dans ce combat pour le respect des droits des femmes trouvent les moyens de faire comprendre à l’opinion publique.

Pas seulement aux hommes mais aux hommes et aux femmes, que le combat pour l’égalité homme-femme mais surtout l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, n’est pas un combat des femmes contre les hommes.

C’est un combat pour la dignité humaine, tout simplement. Et c’est très important, parce qu’un pays ne peut pas se développer en laissant en marge une bonne partie de sa population. Quand on sait que dans certaines tranches d’âge, il y a même plus de filles que de garçons.

Et c’est aussi à nous la société civile de nous mobiliser pour faire changer les choses, auprès des hommes. Donc, finalement quand tu vois tout ce qui se passe, il y en a qui se sentent visés et qui se braquent un peu plus. Mais c’est dommage, je me rends compte que souvent dans certains programmes, on prend plus en compte les femmes que les hommes, surtout les garçons. On prend plus les filles que les garçons.

Et finalement, ces garçons qu’on laisse en rade en voulant nous focaliser uniquement sur les filles vont nous revenir comme un boomerang dans quelques années. Parce qu’on aura tout investi sur les filles et femmes et rien sur les garçons, en leur disant que ça se passe comme ça, vous êtes égaux, même si on est dans une société qui a ses réalités, vous ne devez pas battre votre femme ou votre ???, etc.

Non, il y a des choses qu’il faut qu’on leur fasse comprendre très tôt et surtout dans nos quotidiens. Par exemple, le partage équitable des tâches dans les maisons. Regardez comment on élève nos garçons.

La fille fait tout, le garçon est devant la télé avec ses jeux vidéo. Il sort quand il veut, mais la fille quand elle sort au-delà de 17 heures, c’est un drame dans la famille.

Il y a des exemples comme ça, quand il faut débarrasser ou laver le linge ou la vaisselle, c’est toujours aux filles qu’on demande en plus de leur demander d’être les meilleures à l’école.

Cela leur donne, très tôt, une conscience de la place qu’elles occupent dans cette société mais cela déresponsabilise en quelque sorte aussi, le garçon qui se dit que tout lui est dû car il sera pris en charge par sa mère et ses sœurs, puis son épouse.

Et la femme, elle continue d’être sous tutelle, toute sa vie. D’abord, avec son père, ensuite avec son mari et même si son époux meurt ou qu’elle divorce, elle revient dans le giron familial.

Il y a un réel problème à ce niveau qu’il faut essayer de solutionner. C’est une roue, il faut que toutes les sphères de la société puissent être mobilisées pour vraiment faire changer les choses.

Seules, on n’y arrivera pas. Sans les hommes, on n’y arrivera pas.

A votre avis entre le sensationnel et la censure, quelle ligne devraient adopter les médias et la presse dans leur démarche et approche pour mieux informer, mieux conscientiser ? Parce qu’on a parfois l’impression qu’il y a un décalage et que dans les médias, on est beaucoup souvent dans les deux extrêmes, comment à votre avis équilibrer tout ça ?

C’est là que se situe le gros défi. Parce que déjà ce qu’on nous apprend dans les premiers cours de journalisme c’est que les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne, malheureusement. Donc les médias, on ne peut pas leur demander de montrer tous les jours, des histoires de femmes braves qui se lèvent, qui sont dans la « girl-power » au maximum.

Puis, ils ont aussi besoin, l’être humain est ainsi fait. Il faut trouver un équilibre, c’est vrai. Mais comment le trouver, là est la vraie question. Faire en sorte que les questions qui concernent les femmes intéressent les médias au-delà des drames et du sensationnel.

Ça, c’est un réel défi. Et aujourd’hui, je suis ravie de voir que les médias de plus en plus sont sensibles à la question. Mais il y a encore un grand pas à faire avant d’arriver à ce qu’on voudrait avoir comme idéal.

Et qu’on ne se le cache pas, même dans les pays les plus développés, c’est pas acquis non plus. Les questions relatives aux droits des femmes, ce n’est pas tous les jours qu’on les retrouve dans les médias et ça c’est un réel défi.

Quelles sont, à votre avis, les alternatives pour relever ce défi au Sénégal ?

De manière locale, je trouve qu’il faut impliquer plus souvent les médias et ne pas juste attendre qu’on nous rapporte un fait divers pour les alerter, etc. Il faut les impliquer en leur montrant que ces femmes qui ne les intéressent pas, parce que c’est dommage à dire, mais ici quand on prend les médias au-delà de la politique et du sport, il y a pas grand-chose qui les intéresse.

Moi, qui suis cheffe du desk culture à la rédaction de la RTS, je sais de quoi je parle. Pour parler juste de culture, il faut se battre pour imposer le sujet qu’on l’accepte déjà. Il faut se battre pour avoir le matériel, pour avoir la voiture et aller en reportage et même à la porte de la RTS on peut encore vous arrêter pour vous dire que votre reportage a été dérouté parce qu’il y a des chants religieux ailleurs.

Et ensuite, au retour, il faut se battre pour que ça soit diffusé parce que quand le journal est trop long, comme vous êtes en fin de journal, c’est votre élément qui va être coupé en premier.

Parce que l’institutionnel, la politique et le sport sont rois.

Et donc, il faut leur montrer que l’information et la vie, ce n’est pas juste la même chose tous les jours. Et ainsi leur montrer que l’information concernant les femmes a aussi son importance dans un pays en quête de développement.

C’est bien ce qu’on a vu, il y a quelques jours avec ces filles au concours général qui ont tout raflé, et que d’années en années, on voit qu’il y a beaucoup de filles qui décrochent des prix. C’est de très belles histoires et comme je dis, il ne faudrait pas qu’on s’arrête à l’événementiel.

On a parlé de Diarry Sow, parce que c’était le concours général mais tout son parcours, est-ce qu’on le connait ? Comment ses parents ont réussi à faire qu’elle y aille, qu’elle change de ville, qu’elle puisse aller au bout de ses études, jusqu’à faire cette formidable élève qu’on a vue et qui a ébloui tout le monde. Est-ce que ça, les gens s’en rendent compte ?

Est-ce que les gens, dans les médias vont aller si ce n’est le concours général, dans ces villages où les petites filles sont obligées de faire 10 km par jour pour aller à l’école ?

Est-ce qu’on parle de ces sages-femmes, qui ont accepté d’aller à 700 km de Dakar, souvent ce ne sont même des sages-femmes mais plutôt des infirmières qui sont obligées de faire le travail et de gynéco à la fois, parce qu’elles y croient dur comme fer que les femmes qui sont dans ces zones ont, elles aussi, droit à un service de santé publique ?

On n’en parle pas. On va dire si on a de la chance qu’une femme est décédée en travail parce qu’elle était transportée en charrette, et après on passe à autre chose.

Donc moi, je pense qu’il faut que les gens de la société civile puissent aussi alerter les médias pas seulement quand il y a des cas dramatiques mais aussi leur montrer des choses qui marchent et le réel apport des femmes sur l’économie, la vie sociale, économique et politique de ce pays.

Vous disiez que votre mouvement  Dafadoy s’inscrit dans la continuité des combats menés par des femmes et des hommes depuis des décennies mais en se rapprochant davantage du grand public. Vous venez de faire le rapprochement entre la manière dont les informations dans les médias sont priorisées. Pensez-vous que les femmes ont réellement accès aux médias et à l’information au Sénégal ?

Si c’est à travers les médias, je peux dire que le Sénégal a fait un grand bond ces 25 dernières années avec l’arrivée des radios et télés privées, des radios communautaires, etc.

Maintenant, dans n’importe quelle zone du pays, tout le monde à accès à l’information. Quelque chose qui est fabuleux au Sénégal, c’est la place que les langues nationales occupent dans l’espace médiatique. D’ailleurs tout ce qui est fait en langue nationale wolof est plus suivi que tout ce qui est fait en français, parce que c’est une manière de démocratiser l’information.

Donc, de ce point de vue, tous les citoyens sont égaux. L’information passe

Par contre, quand il s’agit des femmes, on a deux problématiques : leur présence effective dans les médias et quand elles y sont, souvent c’est vraiment à part des rares cas comme moi et certaines amies qui avons décidé nous-mêmes de nous spécialiser sur telle ou telle thématique, c’est pour traiter des faits divers, les petits trucs comme ça. Mais il faut se battre pour faire les grandes émissions, que ce soit le sport, que ce soit la politique, c’est très difficile.

D’ailleurs, il y a très peu de femmes spécialistes en politique dans les médias. Il y en a très peu. Quand elles sont dans les médias, c’est dans les émissions de musique, de mode, de beauté, etc., les lieux communs où on les enferme et moi je me dis qu’elles acceptent d’y être enfermées. Cela ne me dérange pas d’être une spécialiste de la mode et de la beauté mais quand j’y vais, j’y vais avec un réel plan de carrière et surtout avec une réelle envie de faire bouger les choses du côté des femmes. En se disant, moi en tant que femme, qu’est-ce que j’apporte en traitant les faits divers des chiens écrasés.

Et malheureusement, je ne sais pas si le problème se situe au niveau de l’encadrement ou c’est dans la manière même dont les femmes sont accueillies dans les rédactions, qui fait qu’il y en a beaucoup qui ne prennent pas leur envol et c’est dommage parce qu’il y a beaucoup de talents en elles. L’autre chose c’est pour revenir à ce qu’on disait, à savoir la place qu’on donne à l’information concernant les femmes.

Il n’y a pas grand-chose quand on sert des grands événements liés aux mœurs. Il n’y a pas grand-chose concernant les femmes. Et c’est vraiment triste à voir quand on se rend compte de toutes les choses que font les femmes de si merveilleux dans ce pays et dans tous les domaines.

Comment un mouvement féministe comme Dafadoy est-il perçu aujourd’hui au Sénégal ?

Ce n’est pas qu’un mouvement féministe parce qu’il y a toutes sortes d’associations. C’est un collectif. Moi, j’y suis en tant que co-fondatrice de ladies club Sénégal et on est une cinquantaine peut-être plus, parce que de jours en jours, les gens nous rejoignent. Ce n’est pas seulement un mouvement féministe, c’est un mouvement pour la dignité humaine, de manière générale. Et donc, une des associations les plus actives dans le mouvement, c’est hommes-DEF (Associations des hommes pour la défense des droits des femmes). Donc, c’est vous dire.

Le mouvement féministe au Sénégal et souvent en Afrique, c’est tellement compliqué. Il y a souvent eu de l’incompréhension, c’est peut-être aussi dû aux formes de lutte qui ont été adoptées par nos ainés et qui n’ont peut-être pas tenu compte de certains paramètres.

Je ne peux pas trop m’avancer, mais je pense qu’aujourd’hui nous qui sommes de cette génération, avons la chance d’avoir des hommes un peu plus ouverts même si des fois, on se rend compte à certaines réactions et à certaines prises de position où on se dit « Oh, waw, je suis en train de parler à quelqu’un qui dit qu’il a un doctorat en sociologie et qui ose me tenir ce langage. » Donc, il y a un réel combat à mener encore. Donc, moi je trouve qu’il y a beaucoup d’incompréhensions et de mauvais procès qui ont été faits à nos ainées. Elles se sont souvent battues au péril de leur carrière, au péril de leur vie de couple pour faire avancer les droits des femmes, mais finalement qu’est-ce qu’elles ont récolté ? Quolibets, moqueries, « c’est les plus moches qui sont les féministes », « elles ne pensent pas à bien s’habiller », « elles ne sont pas mariées, c’est d’éternelles célibataires », « c’est des frustrés », etc.

Et malheureusement, ces stéréotypes sont en train de se perpétuer mais à une moindre échelle. Donc, Dieu merci, ça c’est déjà ça de fait.

Je pense que les choses sont petit à petit en train d’évoluer mais le mouvement féministe encore une fois, doit arriver à faire comprendre aux gens que ce n’est pas une guerre des femmes contre les hommes.

Les femmes ne viennent pas seulement arracher ce que les hommes détiennent, on veut juste le partager de manière équitable. Comme ça, les hommes pourront mieux s’occuper de choses importantes à nos côtés. Les hommes ont les épaules solides mais il faut de temps en temps aussi, qu’ils sentent que les femmes sont là.

                                                                                                                           

                                                                                                                          Par Gnagna Kone


[i] Cela suffit ! en wolof qui est aussi le nom du collectif dont Oumy Ndour est membre.

[ii] Radiodiffustion Télévision Sénégalaise, la première chaine de TV et Radio publique au Sénégal.

[iii] Première chaine de télévision privée à voir le jour au Sénégal.

[iv] Cinquième chaine de télévision privée à être créée au Sénégal et appartenant au Groupe Futurs Medias.