Migrations sénégalaises : entre mobiles hétéroclites et politiques migratoires européennes en Afrique de l'Ouest

Migrations sénégalaises : entre mobiles hétéroclites et politiques migratoires européennes en Afrique de l'Ouest

Par Aly Tandian

 
Au Sénégal, le système migratoire est complexe et ne saurait s’expliquer par une instabilité politique ou se limiter à un déplacement entre le lieu de départ et le lieu de retour. De nouvelles destinations se développent face aux contraintes liées aux politiques migratoires. La migration des Sénégalais vers le Sud de l’Europe depuis les années 1990 a permis de répondre à la demande de main-d’œuvre pour les activités agricoles ou industrielles et susciter des accords de travail interétatiques. Les migrants actuels s’inscrivent dans une mobilité continue à la recherche d’opportunités nouvelles ou meilleures. En définitive, cette quête d’opportunités et de changement qualitatif des conditions de vie est à la base des principales motivations de départ. C’est cela qui explique que la migration au Sénégal mobilise des salariés ou des commerçants relativement stables au Sénégal mais qui veulent améliorer leurs conditions d’existence. 
 
Dans le cadre d’une approche socio anthropologique et à partir des régions du Sud, du Sud-Est (Tambacounda, Kolda et Kédougou) et du Nord (Louga et Saint-Louis) du Sénégal, nous avons réalisé des entretiens collectifs et individuels – en mettant l’accent sur les hommes  – pour comprendre le sens donné aux migrations mais également aux effets des politiques migratoires européennes sur les candidats à la migration. 
 
1. Des raisons hétéroclites pour expliquer l’envie de partir 
Entre 1990 et 2000, le Sénégal a connu des difficultés au plan de l’emploi à cause de la faillite de plusieurs industries. En outre avec les faibles revenus gagnés, on trouve au Sénégal des « working-poors », c’est-à-dire des travailleurs pauvres qui n’arrivent pas à subvenir aux besoins de la famille et à ceux des proches. Par conséquent, plusieurs sénégalais préfèrent migrer non par faute d’emploi, mais du fait de l’impossibilité de réaliser leurs ambitions avec leurs revenus actuels. Des recherches précédentes effectuées à Louga au Nord du Sénégal, nous informent que certaines catégories socioprofessionnelles jusqu’alors épargnées par les départs se voient obligées de migrer parce qu’elles n’arrivent plus à nourrir leurs familles avec les revenus générés par leur travail. 
 
Cette faiblesse des revenus est une des causes les plus évoquées par les candidats à l’émigration aussi bien pour les hommes que les femmes surtout par ceux et celles diplômé (e)s ou fonctionnaires qui prétendent que les grilles des salaires en cours au Sénégal n’offrent aucune garantie pour les employés.
 
Cette situation témoigne de la faillite de l’école comme instrument de promotion sociale. Une bonne éducation n’est plus garantie d’un emploi stable et un tel emploi ne garantisse pas de pouvoir subvenir à ses besoins. Cette situation de travailleurs paupérisés s’oppose à l’enrichissement relatif des émigrés de retour et des actifs de l’informel. 
 
Avec la complexification des conditions d’entrée en Europe et surtout en France depuis les années 90 de nouvelles destinations migratoires ont émergé qu’a priori ni l’histoire ni la géographie ne liaient au Sénégal. L’Italie a été la destination des estivants vendant dans les plages l’été et retournant au Sénégal durant l’hiver. Cette facilité relative d’intégration a fait de l’Italie une destination privilégiée des Sénégalais après 1990. Facilité constatée avec le regroupement familial qui a occasionné l’arrivée de plusieurs femmes sénégalaises. 
 
D’un autre côté, les Etats-Unis d’Amérique ont enregistré l’arrivée de migrants sénégalais attirés par le potentiel d’insertion professionnelle. En clair, si les hommes travaillent dans le secteur industriel les femmes évoluent, en majorité dans des salons de coiffure ciblant une clientèle Afro-américaine. Malgré ces facilités d’insertion professionnelle, le territoire américain – à l’image de celui d’Europe - n’était pas facilement accessible à tous les candidats à la migration. C’est ainsi que de nombreux sénégalais candidats à la migration diversifient leurs stratégies pour voyager. Assez souvent, ils n’échappent pas aux influences de leurs pairs qui leur vendent incessamment les charmes de la migration via les technologies de l’information et de la communication. 
 
Les influences faites sur des populations interrogées pour migrer ne viennent pas toujours des membres du groupe de pairs. Des hommes et femmes étaient obligés de voyager à la suite de pressions familiales certes de façon déguisées mais faites de façon récursive. 
 
« Ma sœur me disait toujours de tout faire pour le rejoindre en Espagne. Et toutes nos discussions par Facebook étaient au tour du voyage. Je la faisais comprendre que mon projet n’était pas le voyage mais plutôt le mariage, mais elle me disait qu’il me fallait être indépendante et autonome financièrement avant de me lancer au mariage. Pour ma sœur, la migration était la seule porte qui l’était ouverte et non le mariage » (Astou, Migrante de retour).
« Ma mère ne cessait de me pousser à migrer, mais elle me le disait indirectement. À chaque fois, elle évoquait devant mes frères et moi les enfants de ses amies qui se trouvaient à l’étranger et qui ont réalisé pas mal de choses pour leurs parents. Etant l’aîné de la famille, j’ai fini par comprendre qu’elle s’adressait à moi » (Fallou, Migrant de retour).
 
Si l’une a pu se rendre en Espagne par voie régulière l’autre par contre s’est retrouvé en Italie après avoir traversé le Mali, le Niger et la Lybie. Des deux cas, nous constatons que les femmes non seulement migrent au même titre que les hommes mais elles jouent un rôle déterminant dans la migration. 
Le billet du voyage par voie terrestre oscille entre 300.000 FCFA et plus de 500.000 FCFA (450-750€). Mais compte tenu de l’argent payé aux agents de sécurité dans les postes de contrôle, la totalité du prix de voyage peut atteindre jusqu’à 800 000 FCFA (1.200€) sachant que ce prix n’est pas à la portée de tout le monde.  
À la question "Comment cette somme est payée ?", un émigré rapatrié interrogé à Tambacounda nous répond : « le billet est payé sur place. Il n’y a pas de réservation ».  Tout est fait sur place, selon lui, pour éviter les bruits. 
 
2. Organisation, déroulement et difficultés rencontrées au cours du voyage
Dans ce point, il s’agit de retracer l’organisation, le déroulement du voyage par voie terrestre et les difficultés rencontrées par les candidats à travers les différentes stations du voyage.
 
Premièrement, l’on note que les horaires des voyages ne sont pas fixes. Elles dépendent plus des compagnies et des points de départ.  Ces heures correspondent respectivement aux moments de pause ou de descente des agents de sécurité, l’occasion pour les bus de circuler avec peu de risque de se faire arrêter.   
 
Deuxièmement, pour les stations de départ, ce sont Dakar et Tambacounda dans le sud-est du Sénégal principalement avec un itinéraire long avec des escales et des correspondances nationales et internationales. Ainsi, pour ce chef d’agence de voyage : 
« Nos bus font le tour de la sous-région. Ils se rendent à Bamako, Kayes, Niamey, Cotonou, Lomé, Accra, Abidjan, Agadez et bien d’autres. Ils prennent tous leur départ à Tambacounda pour se rendre dans ces villes. En réalité, nos bus quittent Dakar et à chaque région traversée ils y prennent des passagers. Arrivés à Tambacounda, ils font escale de quelques heures, le temps de permettre aux passagers de se reposer et à ceux de Tambacounda d’embarquer. Il y a beaucoup d’agences de voyages à Tambacounda qui font le même travail que nous. Et nous avons tous les papiers qu’il faut ! ».
 
Cela explique que ce sont des professionnels en la matière qui gèrent le voyage. Ils ont leurs points de départ, des points d’esclave et leurs itinéraires.  Par ailleurs, un chef d’agence de voyage ajoute que : « Le bus qui quitte Dakar, amène les passagers jusqu’à Bamako et à partir de là-bas, un autre récupère ceux qui doivent continuer vers d’autres pays et ainsi de suite. Les agences ne gèrent que le transport. Pour le reste, ce sont les passagers eux-mêmes qui s’en chargent ».
 
Troisièmement, il faut noter que les candidats à la migration irrégulière par voie terrestre rencontrent diverses difficultés. Ces difficultés concernent de l’argent qu’on leur demande à la mort en passant par la maltraitance, les agressions subies, les maladies, l’emprisonnement, etc. « Ces jeunes risquent toute sorte de danger durant leur voyage. Ils sont confrontés à tout genre de torture. Ils sont raquettés, frappés et même emprisonnés » explique un émigré revenu à Louga.  
 
3. Conséquences des politiques migratoires européennes en Afrique de l'Ouest 
Les routes ouest-africaines sont parsemées de tracasseries et toutes sortes de « pièces d’identité » sont demandées aux voyageurs afin de les soustraire de l’argent. Parallèlement, les politiques migratoires européennes en Afrique de l’Ouest ont rendu difficiles les possibilités de mobilités même entre Etats membres de l’espace CEDEAO. À titre d’exemple, nous fait remarquer un interlocuteur à Niamey : 
 
« Actuellement, au Niger, avec l’application de la loi 2015-36, il est devenu difficile pour des populations ouest-africaines d’aller au-delà d’Agadez car sur la base de supposition, elles sont considérées comme des migrants qui souhaitent se rendre en Libye. On a l’impression que la CEDEAO s’arrête à Agadez. C’est sur la base de suppositions que des gens ont le droit d’aller jusqu’à Madama, à 950 km d’Agadez. Actuellement, c’est quasi impossible car les forces de sécurité (FDS) pensent qu’ils souhaitent se rendre en Libye (…) Parfois, il y a un décalage entre ce qui se dit au niveau supra et ce qui se fait au niveau infra. Avec la libre circulation dans l’espace CEDEAO, les chefs d’Etat ont adopté un protocole mais sur le terrain, les gens font autre chose. Ils cherchent à avoir de l’argent avec les gens. Ceux qui surveillent les frontières demandent des choses qui ne font pas partie du protocole et ils appliquent des normes qui les arrangent ». 
À l’image de Dakar, la ville de Saint-Louis au Nord du Sénégal a vu arriver depuis le début des années 2000 de nombreuses populations jeunes qui espéraient - dans le cadre de la migration irrégulière - s’embarquer dans des pirogues pour se rendre en Espagne. Seulement, avec l’effet dissuasif du Frontex, en 2007, ces jeunes sont obligés d’y rester pour s’investir dans le secteur informel à côté d’autres jeunes qui les ont précédés dans ces zones urbains faute d’opportunités dans leurs villages d’origine. 
Ils se sont installés à Saint-Louis et ont contribué à la transformation de l’écologie urbaine suivant leur perception. On les retrouve dans des activités très diverses : commerces ambulants ou exercés à même le trottoir, artisanat offrant des produits fabriqués avec des matériaux de récupération, services multiples). Certains de ces jeunes ont su développer une économie de « survie » tandis que d’autres se sont investis dans un informel avec des articles prestigieux.
 
Ces jeunes venus de l’intérieur du pays ont développé une véritable débrouillardise avec des liens de solidarités construits suivant leur territoire d’origine, leur appartenance ethnique ou confrérique afin de faire quelques économies pour subvenir aux besoins des familles restées aux villages d’origine.
 
Si les politiques migratoires européennes ont empêché ces jeunes candidats à la migration de poursuivre leur voyage depuis Saint-Louis ou Dakar vers l’Europe et qu’ils y ont installé par la suite, il faut tout de même signaler que ces politiques ont beaucoup contribué au redéploiement des destinations migratoires sénégalaises. C’est ainsi que plusieurs sénégalais ont préféré se rendre au Cap-Vert, en Guinée équatoriale, au Brésil, etc.  Les flux migratoires des Sénégalais vers ces destinations ont connu une réelle ampleur durant les années 2010-2014, période marquée par l’organisation de la Coupe du Monde au Brésil (2014), de la Coupe d’Afrique des Nations en Guinée équatoriale (2012) et de la relance de l’économie capverdienne. L’austérité en termes de contrôle des frontières et de circulations de populations étrangères en Europe a certainement encouragé de nombreuses populations sénégalaises à se rendre dans ces pays.  
 
Conclusion 
Au Sénégal, au cours de ces dernières années, la migration est au centre des discussions des populations. Elle est même devenue un des rares thèmes de discussion qui réunit toutes les franges de la population locale quels que soient l'âge, le sexe, le groupe ethnique, le niveau scolaire, le statut professionnel, etc. Cela a été surtout rendu possible par le fait qu’au niveau du système des représentations locales, des phototypes sont fréquemment évoqués lorsqu'il est question de parler de la migration. En outre, le voyage pour la majorité des Sénégalais n'est pas simplement synonyme d'acquisition d'un travail stable mais elle symbolise parfois la voie à entreprendre pour faire fortune et acquérir aux yeux de leurs pairs un prestige social.
 
C'est à cet effet que dans le système langagier sénégalais des proverbes sont annoncés - çà et là – pour faire l'apologie du voyage comme par exemple : 
« Si tu as un fils laisse le partir, un jour il reviendra soit avec de l’argent soit avec le savoir ou bien avec les deux ». 
« Mieux vaut être pauvre et souffrir en situation migratoire que de rester misérable chez soi » 
Les populations Wolof se plaisent à dire : « Celui qui ne voyage pas ne connaîtra jamais là où il fait meilleur à vivre ».
 
Ces proverbes façonnent les représentations sociales, traversent la conscience collective des populations locales et contribuent en partie à l'envie du voyage.
Cette pression sociale est si forte pour éviter que la honte s'abatte sur les candidats malheureux ; en outre, elles nous apprennent que certains émigrés rapatriés originaires de zones rurales ont préféré se rendre dans les grandes villes sénégalaises pour y devenir soit des marchands ambulants soit des "agriculteurs intermittents". Mais, pour certains d’entre eux, leurs nouvelles activités ne constituent-elles pas de simples prétextes en attendant de mobiliser les ressources financières nécessaires pour reprendre les routes migratoires car l’Europe demeure toujours une destination de rêve ? 
 
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  En guise de rappel, en Europe, est entré en vigueur en 1999, le Traité d’Amsterdam intègre "l'acquis Schengen" et consacre un nouveau titre aux visas, à l'asile, à l'immigration et aux autres politiques liées à la libre circulation des personnes. En 2003, le Système "Eurodac" met en place des dispositifs permettant la comparaison des empreintes digitales des demandeurs d'asile à l'échelle de l’Union européenne, afin de faciliter l’application de la Convention de Dublin. . Le Sommet européen de Séville des 21 et 22 juin 2002 s’est donné comme objectif principal la lutte contre l’immigration clandestine. En 2004, l’agence Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l'Union européenne), est créée par règlement du Conseil le 26 octobre 2004.
 

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