LES ACTES de l'UPEC

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Un jour, à la fin de longs échanges sur les Mouvements Sociaux en Afrique, un chercheur a voulu comprendre d’où nous venait cette force à défier la mort et les emprisonnements.
Était-ce une folie ? Qu’est-ce qui motive cette ardeur contestataire ? Nous avions parlé des jeunes en prison dans les deux Congo (Carbonne Béni et compagnie), au Togo (Foly Satchivi), aux Comores…, de ceux qui sont morts ou exilés et de ceux qui restent et qui ont choisi de se battre quels que soient les risques. Sur le coup, je lui avais répondu ceci : C’est juste que nous avons parié qu’une Afrique debout est possible et accessible à notre génération et que ça vaut le coup de se mobiliser pour. En réalité sa question connote une perception de l’activisme réduite fatalement à la contestation. Cette idée est déjà figée. Au-delà du fait que les activistes n’intéressent souvent les médias que lors des manifestations de remise en cause des régimes dictatoriaux, cette image résulte d’un long processus qui a commencé depuis les indépendances. Les grands leaders qui ont eu une vision pour le continent autre que celles tracées ailleurs par les puissances occidentales ont été confinés dans le rôle de réactionnaires contestataires. À ce titre d’ailleurs, Bertrand Badie explique dans son ouvrage Quand le Sud réinvente le monde que « les vieilles puissances coloniales ont étouffé l’utopie naissante qui était celle du panafricanisme, qui était la visée des grands hommes de l’indépendance africaine, comme Kwamé Nkrumah, Patrice Lumumba ou Nnambi Azikiwe. » Ils ont été au bout du compte «condamnés à être des contestataires d’un ordre politique, économique et culturel injuste», sans jamais avoir l’opportunité de structurer et de porter jusqu’à terme leur projet de transformation nécessaire pour cette Afrique fortement traumatisée par la colonisation. Quand ils n’ont pas été assassinés.
Aujourd’hui, notre génération est confrontée aux mêmes problèmes et nous devons inventer nos propres réponses.
Comment formuler et articuler un projet capable d’amener les peuples africains vers l’épanouissement dans un quotidien qui ne permet pas de rêver ? Comment la jeunesse africaine qui ploie dans le sous-emploi et l’absence de formation, qui a faim et soif, qui ne se soigne pas, peut-elle arriver à formuler autre chose que la contestation de cet ordre injuste dans lequel elle est maintenue par ses propres gouvernants en complicité avec des puissances impérialistes de tout genre ? Que ces prédateurs soient des états ou des entreprises multinationales. Souvent ces deux réseaux mafieux entretiennent le réseau clientéliste et instrumentalise les différences afin de mieux conserver le système de pillage des ressources et de corruption.
Mais tout cela ne peut pas constituer un fatalisme. Nous ne pouvons pas accepter, pour autant cette position de « damnés de la terre » comme s’il s’agissait d’un verdict définitif. Ce système a plongé l’Afrique dans un si profond abime, qu’il nous faudra un travail rigoureux sur les imaginaires pour nous sortir de cette « grande nuit ».
C’est pourquoi, ces leaders de type nouveau s’engagent et essaient chaque jour de faire bouger les lignes en risquant leur vie.
Mais cet engagement suffit-il ou faut-il rentrer dans les rangs, comme le souhaitent certains ? Dans les colonnes de ces partis politiques existants qui perpétuent dans le fond le même ordre fait de mimétisme maladroit et de suivisme ? Faut-il sortir de ce face-à-face avec l’ancien colon et inventer un récit alternatif qui s’inscrit dans une historicité propre à l’Afrique pour assurer l’épanouissement de ses peuples ?  Au lendemain des indépendances, les Afriques ont beaucoup souffert du paternalisme colonial, d’aucuns l’ont combattu à l’aide de camaraderie communiste ou socialiste, sévèrement critiqué par Franz Fanon. Césaire dira d’ailleurs que le paternalisme colonial est la même chose que la camaraderie communiste.
Faut-il aujourd’hui éviter ces pièges ?
L’Université Populaire de l’Engagement Citoyen (UPEC) tente de poser ces débats en initiant un cadre où un universalisme peut être pensé par les acteurs africains et ses diasporas en essayant de s’inscrire dans son histoire propre.
Au-delà des questions de solidarité entre les mouvements citoyens, d’apprentissage de leurs propres expériences et de mutualisation, l’UPEC fait intervenir des penseurs contemporains pour interroger notre passé récent et le mettre en perspective. Initiée par les Mouvements Citoyens africains, elle se veut une école, un incubateur où des leaders interagissent et envisagent le changement avec la conscience claire d’un destin commun. Comprendre déjà cette communauté de destin est un grand pas. Avoir le sens de la responsabilité de se mettre ensemble pour discuter des futurs possibles dans le seul but de soulager les populations et de les sortir de l’impasse est un autre grand pas dans la marche du continent.
De ce point de vue, l’UPEC a été un grand succès. Elle a rassemblé les africains divisés par la colonisation, les religions et les barrières ethniques. Anglophone, francophone, arabophone, lusophone ont interagit en parlant le langage commun de l’espoir. Ils ont pu transcender les conjonctures actuelles qui ne permettent pas de rêver pour scruter et faire avancer les questions panafricaines.
L’UPEC est l’agenda des mouvements sociaux africains.
L’initiative est née du constat qu’il manquait dans l’espace public africain un rendez-vous où parler de nos problèmes et de nos mouvements et se projeter dans « des utopies actives. »
Que reste-il d’une semaine ensemble ? Beaucoup de rencontres et de découvertes, une vitalité regagnée, de l’espoir, le sentiment de ne pas être seul-e. La sensation étrange d’avoir vécu un moment historique, pourtant conscients, que seule l’histoire saura…
Ce livret en garde la trace. Le temps d’une rencontre, plus de cinquante mouvements de plus trente pays se sont rassemblés. Ils se sont racontés les uns aux autres, ils ont suivi des ateliers de formation, ils ont chanté, ils ont monté un concert, ils ont initié la plateforme Afrikki, ils ont pris des engagements.
Afin d’en restituer la trace, nous avons choisi de transcrire les présentations d’un certain nombre d’entre nous. Impossible d’être exhaustif à ce premier stade mais ce recueil de paroles permet de dresser un certain panorama de nos mouvements et de la recherche les concernant. Merci à tous les amis qui se penchent sur ces questions.
 
Fadel Barro