Les pêcheries ouest-africaines, un paradis en crise.

Les pêcheries ouest-africaines, un paradis en crise.

Les eaux ouest-africaines ont été un paradis pour les pêcheurs traditionnels grâce à un écosystème marin riche, mais cette situation est en train de changer : des décennies d'exploitation et de réglementation non adaptées ont entraîné la surexploitation de plus de 50 % des stocks, un des taux de surpêche les plus élevés au monde.

La pêcherie illégale en Afrique de l'ouestCréateur: Petra Böckmann. Creative Commons License LogoThis image is licensed under Creative Commons License.

Les eaux ouest-africaines ont été un paradis pour les pêcheurs traditionnels grâce à un écosystème marin enrichi par les courants des Canaries, le contre-courant nord équatorial et le courant de Guinée qui s'étendent du nord-ouest de l'Afrique à la Guinée-Bissau. Les conditions physico-chimiques exceptionnelles dans ces eaux, qui résultent principalement de remontées d’eaux froides (upwellings), sont à la base d'une explosion de la vie marine comprenant des espèces de poissons, des céphalopodes, des mollusques bivalves et d’autres groupes d’espèces animales. Depuis des siècles, des millions de personnes dépendent fortement de ces pêcheries pour leur subsistance (sécurité alimentaire, emploi, économies locales, pratiques culturelles).

Cette situation paradisiaque est en train de changer et ce de manière négative. Des décennies d'exploitation intense et de réglementation non adaptées ont entraîné la surexploitation de plus de 50% des stocks de poissons suivis dans les eaux ouest-africaines, ce qui constitue un des taux de surpêche les plus élevés au monde. Un nombre croissant de flottes étrangères composées principalement de chalutiers de fond (l'une des techniques de pêche les plus destructrices), originaires de la République populaire de Chine, de l'Union européenne, de la fédération de Russie, de la Corée du Sud et du Japon, ont accès à ces pêcheries. Au même moment, les Etats côtiers s’engagent dans des politiques visant à développer leurs flottes de pêche nationales à la fois industrielles et artisanales, créant ainsi une pression supplémentaire sur les stocks déjà fragiles.

Ces flottes industrielles pêchent à un rythme insoutenable qui menace la biodiversité et la sécurité alimentaire des populations locales ; elles entraînent ainsi la réduction des captures, l'augmentation des coûts des opérations de pêche et de la charge de travail. Cette situation explique les cris du cœur des pêcheurs artisans depuis des décennies. Ces derniers sont obligés de naviguer encore plus loin pour pêcher et doivent souvent rivaliser avec les chalutiers industriels dans des eaux dangereuses, ce qui accroît le risque d'accidents, voire même de décès en mer.

En 2017, l'expédition "Espoir en Afrique de l'Ouest", avec le navire de Greenpeace MY Esperanza, dans les eaux du Cabo Verde, de la Mauritanie, de la Guinée Bissau, de la Guinée, de la Sierra Leone et du Sénégal, a confirmé la pression massive exercée sur les ressources biologiques marines, en général, et sur les stocks de poissons en particulier en raison du nombre croissant de flottes. Cette expédition a également mis en exergue les manquements dans la gestion des pêcheries dans les Zones Économiques Exclusives (ZEE) des pays et à l'échelle sous-régionale. En collaboration avec les départements ayant en charge le contrôle et la surveillance des pêches de la Guinée-Bissau, de la Guinée, de la Sierra Leone et du Sénégal, et pour une période de 20 jours, 37 navires de pêche industrielle ont été inspectés, parmi lesquels 13 ont été signalés en situation d’infraction selon la réglementation des pêches de ces pays. Ces résultats montrent l’ampleur du phénomène de la pêche Illicite, Non déclarée et Non réglementée (INN) qui résulte de la faiblesse des différents systèmes de contrôle et de surveillance des pêches des États, mais aussi de l’absence d'un organisme régional ayant pour mandat la gestion des pêches dans la sous-région. 

Les systèmes de gestion défaillants et les politiques non adaptées ne permettent pas d'assurer la durabilité des stocks pour les générations futures. Les connaissances sur les stocks disponibles, sur les niveaux de leur exploitation et sur les besoins des populations en protéines animales sont indispensables pour avoir une base scientifique solide permettant la prise de décisions objectives pour les politiques de pêche pouvant garantir une gestion durable des ressources halieutiques. Le manque de transparence lors des négociations des différents accords de pêche et lors de leur mise en œuvre rend encore plus difficile l'obtention de données fiables sur les activités de pêche dans la sous-région ouest africaine.

La pêche INN en Afrique de l'Ouest est caractérisée, entre autres, par des activités comme le transbordement illégal, le blanchiment de poisson, la pêche sans autorisation, l'utilisation d’engins et/ou de techniques prohibées, les prises accessoires excessives et/ou prohibées, les prises non autorisées, non déclarées, la pêche dans les zones interdites ou en saison interdite. Son coût en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie, en Guinée Bissau, en Guinée et en Sierra Leone, est globalement estimé autour de 2,3 milliards de dollars américains par an, entre 2010 et 2016. Le schéma actuel de lutte contre la pêche INN ne favorise pas l’application stricte des sanctions prévues par les différentes réglementations. Pour tous les États membres de la Commission Sous Régionale des Pêches (CSRP), les sanctions non discriminatoires, non négociables et effectivement dissuasives devraient être harmonisées.

La coopération entre les États membres de la région est encore faible, le partage des informations et des données, l’évaluation régulière des stocks, la gestion des stocks partagés, sont, entre autres, autant de questions en suspens. Il est très difficile d’identifier les navires de pêche dans la sous-région, car l'activation du Système d'Identification Automatique (AIS) n'est pas une obligation pour les activités de pêche industrielle dans la région. Seul le système de surveillance des navires (VMS) demeure une obligation pour tout navire détenteur d'une licence de pêche en cours de validité dans les États membres de la CSRP. Un tel système est certes efficace, mais reste entièrement sous le contrôle des gouvernements et des entreprises. Par conséquent, ces données ne sont pas disponibles pour le public. Ainsi, en rendant l’AIS obligatoire pour tous les navires industriels pêchant dans les eaux relevant de la juridiction des États membres de la CSRP, les administrations locales disposeraient, en plus du VMS, d'un outil de suivi des activités de pêche. Dans le même temps, ces gouvernements contribueraient à promouvoir la transparence dans le secteur de la pêche.

La problématique de l’exploitation durable des ressources halieutiques dans la sous-région et au profit des populations autochtones reste un défi à relever pour les États membres de la CSRP. Aussi, la démarche des États devrait consister à une gestion efficace des pêcheries dans la sous-région par la CSRP. Les États devront d’abord améliorer la collecte des données scientifiques pour que les politiques de pêche s’adossent sur une base scientifique, et ensuite partager l’information entre les États membres sur les navires, les licences, les compagnies de pêche, les responsables des activités de pêche INN pour leur dénonciation. Ces prérequis permettront de renforcer le Système de Contrôle et de Surveillance (SCS) des pêches et d’augmenter la transparence et la participation des acteurs non étatiques dans un cadre institutionnel harmonisé avec un mandat et des ressources humaines, techniques et financières suffisantes pour la gestion efficace des pêcheries dans la sous-région.

 

Retrouvez l'Atlas de l'Océan version francophone en pdf.

0 Commentaires

Ajouter un commentaire

Ajouter un commentaire